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Analyse 2020-02

L’année 2019 a particulièrement été tourmentée. Partout dans le monde, la rue a été le théâtre de mouvements de contestation importants, que ce soit pour rejeter les politiques d’austérité et l’augmentation du coût de la vie, comme en France où les gilets jaunes ont particulièrement été actifs, pour dénoncer les atteintes aux droits et libertés, comme à Hong Kong, ou encore pour réclamer une justice climatique1. En Belgique, on a vu des jeunes faire la « grève de l’école », et se donner rendez-vous pour manifester et exprimer leur impatience face à l’inaction des gouvernements2. Juste devant nous, une nouvelle décennie attend que s’écrive son histoire… à l’image de nombreux citoyens qui, anxieux, n’en finissent pas d’attendre des mesures concrètes et radicales en faveur de l’environnement.

Les jeunes générations, même si elles sont les principales concernées par l’avenir de la planète, ne sont pas les seules à se faire de la bile. Beaucoup de parents et de grands-parents3 les ont accompagnées dans leurs manifestations et ont donné de la voix à leurs côtés, dans l’espoir de garantir à leur descendance et aux générations futures un environnement viable, préservé au maximum des conséquences néfastes de l’activité humaine. Pour certains parents, certaines mères, cette anxiété par rapport à l’avenir de la planète et de l’humanité est telle qu’ils ou elles n’hésitent pas à en faire un problème public, en livrant dans la presse leur détresse. Ainsi, une maman québécoise a écrit cet été une lettre à son fils Léon, intitulée « Un enfant sur fond de fin du monde », dans laquelle elle confie son anxiété, sa révolte face à l’inaction des gouvernements, mais aussi sa « culpabilité de ne pas pouvoir [lui] garantir un environnement sain »4.

La souffrance du 21e siècle ?

L’angoisse qui naît du sentiment d’insécurité ou du malaise créé par les mauvaises nouvelles liées aux changements environnementaux s’est développée ces dernières années. L’éco-anxiété, ou la « solastalgie », cette « forme de détresse psychique ou existentielle causée par les changements environnementaux »5, est de plus en plus courante et présente dans les consultations de psychologues, notamment chez les plus jeunes6.

Les médias, et pas uniquement ceux spécialisés dans les thématiques environnementales, jouent un rôle important dans l’information sur le changement climatique. En 2019, ce sujet a envahi presque toutes les pages : le fil info, évidemment, qui relaie régulièrement des images de catastrophes environnementales, causées ou aggravées par l’activité humaine (le brasier en Australie, les inondations de Venise, les incendies dévastateurs dans la forêt amazonienne cet été, etc.), mais aussi des rubriques qui expliquent comment diminuer son empreinte par de petits gestes quotidiens. Cela nous permet certes de nous tenir au courant de l’actualité « climatique », mais d’un autre côté, ce « battage médiatique » constant peut engendrer ou alimenter la préoccupation, voire l’anxiété de certains7… Faut-il alors prendre de la distance avec les médias pour garder notre sang froid ?

La presse a également publié de nombreux articles en lien avec les derniers rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), surtout celui de 2018 sur le réchauffement de 1,5° C, participant ainsi à en diffuser les grandes conclusions, volontairement alarmistes : si l’on dépasse le seuil des 1,5° C de réchauffement par rapport aux niveaux préindustriels, l’ensemble des écosystèmes de la planète sera impacté de manière irréversible. La santé et la subsistance même de l’humanité pourraient être menacées. C’est pourquoi il faut limiter le réchauffement climatique, par la réduction drastique des émissions mondiales de gaz à effet de serre et par la refonte globale et suffisamment rapide de notre système (secteur énergétique, utilisation des sols, villes, industries, etc.)8. Les résultats d’une autre étude, menée par des experts américains et publiée en juin 2015, annoncent quant à eux le début de la sixième extinction de masse, caractérisée par la disparition ultra rapide d’un grand nombre d’espèces animales9.

Bref, l’état des lieux et le scénario catastrophique à l’horizon 2100 dépeints par les scientifiques, mais aussi par les militants écologistes, et largement relayés par les médias, sont donc loin d’être rassurants. Prenant connaissance de ces réalités, certains assurent que l’on se dirige vers un effondrement de la civilisation. La « collapsologie », théorie de l’effondrement, n’est pourtant pas neuve. Déjà en 1972, dans le rapport Meadows, intitulé Les limites de la croissance, des scientifiques pointaient les risques d’une croissance démographique et économique illimitée et envisageaient sérieusement la possibilité d’un effondrement. La notion s’est maintenant popularisée, notamment depuis 2015 avec l’ouvrage Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. Les auteurs y expliquent que le processus d’effondrement est déjà en cours et insistent sur la nécessité de se préparer, par la transition, la coopération et l’entraide, à une nouvelle société, dont le fonctionnement serait à l’opposé de celui l’« anthropocène » – c’est le nom donnés par certains à notre ère géologique, caractérisée par de profonds changements au niveau des sols, de l’atmosphère et des écosystèmes, en raison de l’activité industrielle humaine10.

Une angoisse qui dicte de nouvelles conduites

Devenant soudain conscients de tous ces risques et de l’ampleur des dégâts déjà causés, certains éco-anxieux ou solastalgiques ne parviennent plus à mener une vie comme les autres. Ils sont nombreux à adapter leur comportement de consommateur pour être davantage en phase avec leurs idées : courses au maximum « zéro déchet », consommation en circuit-court, de produits locaux, de saison, éthique, bio, etc. Ils diminuent voire suppriment la viande de leurs assiettes. Ils se tournent vers des modes de transport plus durables comme le vélo, les transports en commun ou tout simplement un peu plus de marche. Ils bricolent et installent des toilettes sèches chez eux. Certains prennent des décisions plus conséquentes, comme de rénover leur maison pour mieux l’isoler, de poser des panneaux solaires, d’investir dans des systèmes de récolte et de filtration de l’eau de pluie pour atteindre l’autonomie, etc. Un sentiment de culpabilité découle parfois de l’impression d’être impuissant, inutile, ou de ne pas en faire assez.

C’est le plus souvent la mère qui est à l’initiative de ces décisions. Une nouvelle charge incombe à la femme : la « charge morale »11. Mais ces nouvelles conduites impactent toute la famille – parfois même au point de dissuader les couples d’en fonder une ! Les « ginks » (acronyme de « green inclined, no kids », qui pourrait se traduire par « tendance au vert, pas d’enfants ») refusent d’engendrer de « petits pollueurs », de participer à une croissance démographique problématique, ou encore de donner naissance à un enfant innocent et sans défense dans un contexte aussi peu rassurant12.

Les effets positifs de la peur

Mais cette peur est-elle si irrationnelle ? Les spécialistes ne considèrent pas l’éco-anxiété comme une maladie mais plutôt comme « le symbole d’un esprit rationnel et inquiet face à l’inaction de la société en dépit des dramatiques constats des scientifiques »13. Il faut cependant veiller à ce que les « symptômes » ne nous empêchent pas de vivre normalement, qu’ils ne nous paralysent pas. La réaction d’alarme déclenchée dans notre cerveau face au risque nous incite à l’évaluer et ensuite, soit à nous battre, soit à fuir (« fight or flight »). La fuite, ou le déni, n’étant pas des solutions durables, cet instinct somme toute animal nous encourage à nous « battre », à réagir, à transformer l’éco-anxiété en levier d’action14.

Comment ? En modifiant nos comportements individuels, selon ce qui nous semble le plus respectueux de l’environnement, sans pour autant trahir nos valeurs : certains, par exemple, préféreront ne pas fonder de famille alors que d’autres éduqueront leurs enfants à une consommation responsable et verront en eux un signe d’espoir et de « foi en la résilience du vivant »15. En prenant conscience de notre pouvoir de consommateurs. En se reconnectant à la nature. En sensibilisant notre famille, notre entourage, en nous engageant dans des actions ou mouvements citoyens. Cette dernière proposition correspond d’ailleurs à ce que prescrivent les psychologues aux personnes éco-anxieuses, afin qu’elles ne se sentent plus impuissantes et qu’elles retrouvent de l’emprise sur leur destin16.

Ce levier d’action doit également être actionné au niveau collectif, afin d’entamer un réel virage paradigmatique. Les Nations Unies ont adopté en septembre 2015 une résolution listant dix-sept objectifs pour un « Programme à l’horizon 2030 »17. Ces objectifs, aussi louables soient-ils, sont vagues et ne définissent pas les méthodes pour y parvenir. Plus de quatre ans ont passé et l’on n’a toujours aucune idée de la manière d’atteindre ces objectifs. Pourtant, l’échéance que s’était donnée le Programme se rapproche, et l’horizon ne s’éclaircit pas. Il est temps de traduire en actes concrets ces bonnes intentions. Depuis quelques jours, nous avons entamé les années « 20 ». Il est à espérer que les appels des lanceurs d’alerte, des populations du monde entier et des familles, préoccupées de l’avenir des leurs, seront entendus dans la décennie à venir, et que dans dix ans, en 2030, l’on pourra se retourner sur les années écoulées comme celles d’une réelle transition vers plus de justice économique et climatique18.

 

 

 


 

1. « 2019. Manifestations aux quatre coins du monde », 30/10/2019 : https://www.amnesty.fr/ (consulté le 31/12/2019).
2. À ce sujet, voir « Quand les jeunes font entendre leur voix pour le climat… », analyse 2019-05 de Couples et Familles.
3. Voir notamment l’article « Nous empruntons la Terre à nos petits-enfants » dans le dernier dossier des Nouvelles Feuilles Familiales : Grands-parents : droits, devoirs, plaisirs, dossier n° 130, Nouvelles Feuilles Familiales, décembre 2019.
4. DORVAL G., « Un enfant sur fond de fin du monde : lettre à mon fils Léon », 11/08/2019 : https://www.lapresse.ca/ (consulté le 31/12/2019).
5. Ce concept a été inventé il y a environ quinze ans par un certain Glenn Albrecht, après avoir constaté une « détresse et une nostalgie du territoire perdu » chez les habitants d’une vallée en Australie où l’environnement a en grande partie été pollué et détruit par l’activité minière (CHOLEZ L.-A., « Déprimé par la crise climatique ? Voici comment soigner l’éco-anxiété », 04/12/2019 : https://reporterre.net/ (consulté le 31/12/2019)).
6. PELISSOLO A., « L’éco-anxiété nous guette, et ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle », 08/09/2019 : https://theconversation.com/ (consulté le 06/01/2020).
7. DEGOUY Ph., « L’éco-anxiété, une nouvelle pathologie », entretien avec Sylvie Blairy, docteur en sciences psychologiques à l’ULg, Dimanche, 43, 01/12/2019.
8. « Rapport spécial du GIEC sur les conséquences d'un réchauffement planétaire de 1,5°C » : https://www.climat.be/ (consulté le 06/01/2020).
9. GARRIC A., « La sixième extinction de masse des animaux s’accélère », 10/07/2017 : https://www.lemonde.fr/ (consulté le 10/01/2020).
10. HOUZÉ S., « Collapsologie. Les enjeux de la transition à travers l’analyse de l’effondrement de notre civilisation », analyse du CPCP, 363, janvier 2019, p. 7-13 : http://www.cpcp.be/ (consulté le 31/12/2019).
11. BOUAZZOUNI N., « Comment l’impératif écologique aliène les femmes », 22/08/2019 : http://www.slate.fr/ (consulté le 13/01/2020).
12. CAMPION J., « "Je n'ai pas envie de créer un petit pollueur" : par conviction écologique, ils et elles ont décidé de ne pas avoir d'enfant », 02/12/2018 (mis à jour le 05/03/2019) : https://www.francetvinfo.fr/ et BOUCHER J.-M., « Ces Ginks qui refusent les enfants », 12/05/2017 : https://www.consoglobe.com/ (consultés le 10/01/2020). Voir également « Le choix de ne pas être mère », analyse 2018-29 de Couples et Familles.
13. CHOLEZ L.-A., op. cit.
14. PELISSOLO A., op. cit.
15. DORVAL G., op. cit.
16. CHOLEZ L.-A., op. cit.
17. « Le programme de développement durable » : https://www.un.org/ (consulté le 10/01/2020).
18. Analyse rédigée par Sigrid Vannuffel.

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