Analyse 2025-10

Le mouvement #MeToo ne commence pas en 2017, mais en 2006, lorsque l’activiste afro-américaine Tarana Burke lance l’expression « Me Too » afin de soutenir les survivantes de violences sexuelles, en particulier les femmes et filles racisées, souvent invisibilisées1. Son objectif est de créer des espaces de solidarité et de guérison collective.
En octobre 2017, après les révélations du New York Times sur les violences commises par Harvey Weinstein2, le hashtag est devenu viral et planétaire. Des millions de femmes ont alors brisé le silence, transformant #MeToo en un phénomène médiatique, politique et social. Les médias ont amplifié les témoignages, les institutions ont été poussées à réagir, et le débat public s’est emparé de la question du consentement, du harcèlement et des violences sexuelles3.
Les avancées depuis #MeToo
Le premier acquis incontestable est la libération massive de la parole. Ce qui était banalisé ou relégué à la sphère privée a été nommé, dénoncé et reconnu publiquement. En France, par exemple, 94 % des jeunes femmes de 15 à 24 ans estiment aujourd’hui qu’il est plus difficile d’être une femme qu’un homme4. Amnesty International souligne que #MeToo a ouvert un espace inédit où les victimes ont pu briser le silence et trouver un écho collectif5.
En Belgique, cette dynamique s’est traduite par un renforcement des politiques publiques. Le Plan d’action national de lutte contre les violences de genre (2021-2025) a placé la prévention, l’accueil et l’accompagnement des victimes au cœur de ses priorités. L’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes (IEFH) a mis en avant les progrès réalisés tels qu’une meilleure formation des professionnel·les (policiers, magistrats, travailleurs sociaux), des campagnes de sensibilisation et un soutien accru aux associations6. La Fédération Wallonie-Bruxelles a soutenu des initiatives spécifiques dans le secteur culturel, notamment via l’ASBL Engagement Arts, qui agit contre les violences sexistes et sexuelles dans le milieu artistique7.
Sur le terrain, les associations ont vu un afflux massif de demandes après 2017. SOS Viol, par exemple, a rapporté une augmentation importante des appels sur ses lignes d’écoute en Belgique francophone8. En France, le numéro d’écoute 3919 a connu une hausse spectaculaire d’appels, obligeant l’État à renforcer son financement9. Cette visibilité accrue a eu un effet domino. En Allemagne, les services de soutien aux victimes ont enregistré une hausse de fréquentation similaire, ce qui a poussé le gouvernement à renforcer les centres de conseil spécialisés.10
En France, des réformes importantes ont vu le jour, l’allongement des délais de prescription, la redéfinition du viol, des formations obligatoires dans le spectacle vivant et le cinéma. En 2025, une commission parlementaire a présenté 87 recommandations pour renforcer la prévention dans le cinéma, la mode et la publicité. Le Centre national de la musique a aussi introduit des coordinateur·rices d’intimité, garants du respect du consentement dans les scènes sensibles pour tout ce qui a trait aux clips vidéo. Ainsi que des obligations de formations et d’encadrements plus importants pour des agents d’artistes11.
À l’international, plusieurs États européens (Espagne, Suède, Danemark) ont modifié leur législation afin de redéfinir le viol en fonction de l’absence de consentement, conformément à la Convention d’Istanbul12. Aux États-Unis, plusieurs États ont également interdit les accords de confidentialité (NDA) dans les cas de harcèlement sexuel, afin d’empêcher que les victimes soient réduites au silence par des clauses contractuelles13. Cette mesure a été considérée comme une avancée majeure, car de nombreuses affaires avaient jusque-là été étouffées par ce biais.
Reculs et résistances
Ces progrès s’accompagnent cependant de limites. La justice reste défaillante. En Belgique comme ailleurs, la majorité des victimes n’osent pas porter plainte, et lorsqu’elles le font, beaucoup de dossiers sont classés sans suite faute de moyens d’enquête14. Une étude européenne montre qu’en moyenne seuls 14 % des cas de viol aboutissent à une condamnation, ce qui illustre l’ampleur du problème15. L’écart entre la libération de la parole et l’accès effectif à la justice demeure immense.
Par ailleurs, le « backlash » est bien réel, ce terme désigne un « retour de bâton », dans ce contexte, il désigne la réaction violente d’une partie de la société face au progrès des droits des femmes par les mouvements conservateurs16. Certains dénoncent une prétendue « chasse aux sorcières », d’autres estiment que « l’on ne peut plus rien dire ». Caroline Fourest, journaliste spécialisée dans la « polémique controversée », a mis en garde contre un usage abusif du hashtag17. Sur les réseaux sociaux, des études montrent que #MeToo a été suivi d’une montée des discours hostiles envers les femmes, les minorités et les personnes LGBTQIA+18. Une étude menée par l’UNESCO note que les femmes journalistes, particulièrement actives dans #MeToo, ont fait l’objet de cyberviolences massives19.
Le mouvement présente aussi des angles morts : les voix les plus médiatisées ont souvent été celles de femmes blanches issues de milieux favorisés. Les travailleuses migrantes, précaires, racisées, les personnes en situation de handicap et les hommes victimes restent largement invisibles20. Les organisations syndicales ont rappelé que dans certains secteurs précaires (nettoyage, restauration, travail domestique) il y a des violences sexuelles qui demeurent sous-signalées, faute de dispositifs efficaces21.
En Belgique, les centres de prise en charge des violences sexuelles (CPVS) sont déjà saturés, et les financements ne répondent pas à la demande croissante22. De plus, les associations dénoncent que le plan d’action national manque encore de mesures concrètes en matière de suivi à long terme des victimes23. À cela s’ajoute un climat de polarisation : certains mouvements conservateurs instrumentalisent #MeToo pour dénoncer un supposé « féminisme excessif », ce qui fragilise les réformes24.
Et maintenant ?
#MeToo a provoqué un choc. Mais un choc, par définition, ne dure pas. L’enjeu est désormais de transformer cet élan en changements durables.
Le premier défi est celui de la justice accessible et efficace. Les CPVS représentent une avancée majeure, mais ils sont trop peu nombreux et sous-financés. Il faut élargir leur capacité, assurer un financement stable et garantir un suivi psychologique et juridique à long terme pour chaque victime.
Un deuxième défi est culturel et éducatif. Punir les violences ne suffit pas, il faut les prévenir. L’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS), récemment rendue obligatoire en Fédération Wallonie-Bruxelles, peut jouer un rôle clé pour parler de consentement, de respect et d’égalité dès le plus jeune âge25. Mais cette politique reste fragile face aux résistances sociales et politiques.
Le troisième défi touche les milieux professionnels, qu’il s’agisse des entreprises ou du secteur culturel. #MeToo a montré combien ces espaces peuvent être propices aux abus de pouvoir. La Belgique pourrait s’inspirer de la généralisation des coordinateur·ices d’intimité déjà bien implantés en France, au Royaume-Uni ou aux États-Unis26. Alors que ce métier reste surtout présent dans les milieux artistiques, plusieurs experts plaident pour son adaptation à d’autres environnements professionnels. L’idée serait de créer des « coordinateur·ices du consentement » chargés de prévenir les abus de pouvoir et d’encadrer les relations en contexte hiérarchique27.
Enfin, le dernier défi consiste à inclure les voix oubliées. Les associations féministes belges comme Vie Féminine rappellent que les femmes migrantes, précaires, racisées, LGBTQIA+, ainsi que les hommes victimes, doivent être pleinement intégrés au récit collectif28. Sans cela, #MeToo risque d’apparaître comme un mouvement réservé à une élite.
Dans ce contexte, le rôle des associations d’éducation permanente est central. Elles constituent des lieux où la parole peut circuler, où l’expérience individuelle rejoint la réflexion collective, et où se construit une pensée critique. L’ASBL Couples et Familles s’est déjà penchée sur ces questions à travers plusieurs analyses, notamment autour du consentement sexuel après #MeToo29 et sur la place des hommes victimes de violences30. Ces contributions sont précieuses car elles ouvrent des espaces de réflexion accessibles au grand public, relient les expériences concrètes aux enjeux sociaux plus larges, et rappellent que la lutte contre les violences sexuelles concerne l’ensemble de la société.
En définitive, #MeToo n’a pas « réglé » la question des violences sexuelles, mais il a ouvert un champ des possibles. À nous collectivement d’empêcher que cet élan se réduise à un moment médiatique et de le transformer en une véritable culture du consentement et de l’égalité.31
1 Burke, T. (2021). Unbound: My Story of Liberation and the Birth of the Me Too Movement. Flatiron Books. https://us.macmillan.com/books/9781250621733/unbound
2 Kantor, J., & Twohey, M. (2017). Harvey Weinstein Paid Off Sexual Harassment Accusers for Decades. The New York Times. https://www.nytimes.com/2017/10/05/us/harvey-weinstein-harassment-allegations.html
3 Amnesty International Belgique. (2025). #MeToo et après ? https://www.amnesty.be/infos/actualites/article/metoo-et-apres
4 Haut Conseil à l’Égalité. (2025). Rapport annuel sur le sexisme en France. https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr
6 Institut pour l’égalité des femmes et des hommes (IEFH). (2023). Rapport intermédiaire du Plan d’action national. https://igvm-iefh.belgium.be
7 Engagement Arts. (2023). Sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles dans le secteur culturel. https://engagementarts.be
8 SOS Viol. (2018). Rapport d’activité. https://www.sosviol.be
9 Gouvernement français. (2018). Extension du 3919 : bilan et perspectives. https://stop-violences-femmes.gouv.fr
10 Bundesministerium für Familie. (2019). Bericht zu Opferschutzzentren. https://www.bmfsfj.de
11 Assemblée nationale. (2025). Rapport parlementaire sur les violences sexuelles dans les secteurs culturels. https://www.assemblee-nationale.fr
12 UN Women. (2024). Rapport sur l’application de la Convention d’Istanbul. https://www.unwomen.org
13 National Women’s Law Center. (2022). Banning the Use of NDAs in Harassment Cases. https://nwlc.org
15 European Union Agency for Fundamental Rights (FRA). (2020). Justice gaps for victims of rape in the EU. https://fra.europa.eu
16 Tilt. (2023). Le backlash, c’est quoi ? https://www.tilt.fr/articles/le-backlash-cest-quoi-taide-comprendre-ce-terme. Article rédigé le 07/03/2023 et consulté le 10/11/2025.
17 Fourest, C. (2024). Le vertige Me Too. Paris : Grasset. https://www.grasset.fr/livre/le-vertige-metoo-9782246825661/
18 Chowdhury, A. et al. (2023). Backlash Against #MeToo on Social Media. Journal of Gender Studies. https://www.tandfonline.com
19 UNESCO. (2021). The Chilling: Global trends in online violence against women journalists. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000377223
20 Brown, N. (2021). The Limits of #MeToo: Intersectionality and Inclusion. Signs: Journal of Women in Culture and Society. https://www.journals.uchicago.edu/journals/signs
21 European Trade Union Confederation. (2022). Violence and Harassment in Precarious Work. https://www.etuc.org
23 Vie Féminine. (2024). Communiqué sur les limites du Plan national. https://viefeminine.be
24 Le Monde. (2025). Polémique autour des réformes post-#MeToo. https://www.lemonde.fr
25 Fédération Wallonie-Bruxelles. (2023). Décret EVRAS. https://www.federation-wallonie-bruxelles.be
26 CNM France. (2024). Rapport sur la mise en place des coordinateurs d’intimité. https://cnm.fr
27 Karen Atienza pour The Safety Mag. Comment un coordinateur d’intimité garantit un environnement de travail plus sûr. Article rédigé le 22/11/2021 et consulté le 10/11/2025 https://www.thesafetymag.com/ca/topics/safety-and-ppe/how-an-intimacy-coordinator-ensures-a-safer-workplace/317281?utm_source=chatgpt.com
29 Couples et Familles. (2019). Le consentement sexuel après MeToo. https://www.couplesfamilles.be/index.php?option=com_content&view=article&id=563
30 Couples et Familles. (2024). L’homme victime de violences conjugales https://www.couplesfamilles.be/index.php?option=com_content&view=article&id=658:l-homme-victime-de-violences-conjugales&catid=6&Itemid=108
31 Analyse rédigée par Lucie Louis.



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