Analyse 2026-04

« Le vieux monsieur de 80 ans qui ralentit la file à la banque » ; « le gamin de 18 ans qui conduit comme un fou » ; ou encore « la mamy qui ne comprend rien aux smartphones », ces phrases, nous les entendons tous les jours. Elles semblent anodines. Elles ont pourtant un nom : l’âgisme. Et derrière ce mot peu connu se cache l’une des formes de discrimination les plus répandues en Belgique et dans le monde. Une discrimination qui, contrairement au racisme ou au sexisme, reste largement banalisée, voire invisible1. Car l’âgisme ne concerne pas uniquement les personnes âgées : elle touche également les jeunes, traverse toutes les sphères de la vie – l’emploi, les services bancaires, les soins de santé, la vie intime – et se nourrit de préjugés intériorisés dès l’enfance.

Le terme a été énoncé pour la première fois en 1969 par le gérontologue américain Robert Butler2,3. Par sa forme, il se rapproche du racisme et du sexisme, c’est une attitude de discrimination, de ségrégation ou de mépris envers un individu en raison de son âge. L’OMS en propose une définition plus englobante : « Les stéréotypes (la façon d’envisager l’âge), les préjugés (ce qu’inspire l’âge) et la discrimination (la façon de se comporter en raison de l’âge), dont on est soi-même victime ou dont autrui est victime en raison de l’âge »4. Ce phénomène agit simultanément aux niveaux interpersonnel, sociétal, systémique et individuel – y compris contre soi-même, lorsqu’on intériorise la peur de devenir un fardeau pour ses proches, ce que l’on appelle l’auto-âgisme5.

Il est crucial de rappeler que vieillir n'a rien de négatif en soi, c'est le regard que notre société pose sur l'âge qui l'est. Au Japon, le vieillissement est valorisé et les personnes âgées sont considérées comme des conseillères précieuses6. Ce n’est pas l’âge qui est discriminé, mais l’image que notre société lui associe. Une société façonnée par la norme du « jeunisme », idéologie qui associe valeur, productivité et désirabilité à la seule jeunesse7,8. En Belgique, une étude datant de 2025 d’Unia9 menée auprès de 2462 personnes révèle qu’au moins une personne sur trois, dans chaque groupe d’âge, déclare avoir été victime de discrimination liée à l’âge dans les douze derniers mois. Les taux les plus élevés concernent les 16-20 ans (56,2%) et les plus de 81 ans (53,2%), dessinant une courbe en forme de « U » particulièrement révélatrice : l’âgisme frappe aux deux extrémités de la vie adulte. En 2023, la Commission européenne plaçait l’âgisme en tête de son classement des discriminations, devant le sexisme et le racisme10.

Date de péremption

C’est dans l’emploi que la discrimination liée à l’âge est la plus documentée et la plus brutale. En Belgique, 52% des personnes interrogées estiment avoir été discriminées à l’emploi en raison de leur âge, et un demandeur d’emploi de plus de 50 ans a cinq fois moins de chances de retrouver un travail qu’un candidat plus jeune. Les stéréotypes sont tenaces, passé ce seuil, les travailleurs seraient « moins adaptés à la société d’aujourd’hui, moins efficaces et coûteraient cher », des clichés qui ne concordent pas avec la réalité de terrain. La dématérialisation des processus de recrutement aggrave encore ce phénomène : sans rencontre physique, les candidatures sont filtrées sur base de l’âge avant même qu’un échange ait lieu11.

Au Forem de Châtelineau, les témoignages sont éloquents. Un homme de 59 ans, ancien cadre diplômé en commerce, voit la majorité de ses refus directement liés à son âge. Deux comptables de la même enseigne n’ont pas pu retrouver un emploi dans leur secteur et ont dû se reconvertir dans un métier en pénurie. L’une d’elles résume : « On a une date de péremption, on fait partie de l’obsolescence programmée, la deadline arrive »12 Cette formule traduit une réalité vécue par des milliers de personnes.

À l’autre extrémité, un jeune sur trois entre 16 et 30 ans rapporte des discriminations au travail : rejeté pour manque d’expérience, infantilisé, pas pris au sérieux par ses collègues ou ses clients13. Pour les femmes, la situation est encore plus précaire. Elles cumulent des pensions moins élevées dues à l’écart salarial et des carrières incomplètes liées aux tâches de soins non rémunérées. Elles voient leur expertise dévaluée plus tôt que celle de leurs homologues masculins, et subissent dans les espaces professionnels des discriminations liées à la grossesse pouvant aller jusqu’au licenciement14. Le cas d’une dame de 71 ans, ayant 49 ans de carrière, dont 13 années comme épouse aidante non comptabilisées dans sa pension, illustre concrètement ce que signifie vivre à l’intersection de l’âgisme et du sexisme15.

En ligne ou invisible

La numérisation accélérée de nos services constitue un autre terrain majeur de l’âgisme contemporain, souvent sous-estimé. En Belgique, 66% des personnes âgées de 55 à 74 ans se trouvent en situation de vulnérabilité numérique, et 34% de cette tranche d’âge n’ont jamais effectué de démarche administrative en ligne16. Une enquête menée par Investigation l’illustre concrètement, à 82 ans, sans smartphone ni ordinateur, obtenir un simple billet de train ou d’avion devient une mission quasi impossible. Plus révélateur encore, des ruptures de contrat bancaire sans justification touchent des clients de longue date, laissant supposer que l’âge suffit désormais à disqualifier un individu aux yeux de certaines institutions17.

Ce que l’ASBL Âgo nomme « âgisme numérique » est une logique paradoxale. On exige l’autonomie des aînés tout en supprimant les moyens de l’exercer. Les services sont conçus pour un utilisateur standard jeune et actif, et les décideurs politiques présupposent que le problème se résoudra de lui-même, les futurs vieux étant supposés déjà connectés. La solution ne réside pas dans la distribution de tablettes, mais dans l’éducation permanente permettant aux aînés de comprendre les enjeux politiques du numérique, de nommer leurs difficultés comme le fruit de choix politiques plutôt que de défaillances personnelles, et de revendiquer collectivement leur place de citoyens à part entière18.

Le désir n’a pas d’âge, les préjugés si  

L’âgisme s’immisce aussi dans la sphère intime, et c’est peut-être là qu’il est le plus révélateur de nos préjugés profonds. La sexualité des personnes âgées reste entourée d’un tabou persistant : leurs expressions du désir sont perçues comme anormales, déplacées, voire ridicules. Il ne s’agit pas d’asexualité mais de désexualisation : un processus par lequel les corps âgés sont socialement définis comme n’ayant pas besoin de sexualité19. Les corps âgés ne sont pas naturellement repoussants, ils sont produits comme tels à travers l’âgisme.

Ce silence a des effets sanitaires réels. Selon Sciensano, le recours au dépistage des IST diminue nettement avec l’âge : si 40% des 25-44 ans déclarent s’être déjà fait dépister, ce taux tombe à une moyenne de 24% chez les 45-64 ans. Les données pour les plus de 65 ans sont quasi inexistantes, ce groupe étant largement absent des études de référence20. Or un tiers des personnes de plus de 70 ans est encore sexuellement actif, et les infectiologues confirment recevoir régulièrement des patients seniors pour des IST21. L’angle mort n’est donc pas épidémiologique, il est culturel. On ne dépiste pas les seniors parce qu’on présuppose qu’ils n’ont plus de vie sexuelle.

Ce phénomène est particulièrement marqué pour les femmes. Le vieillissement représente pour elles une disqualification sexuelle progressive : passé un certain âge, leur désir est jugé obscène dans l’imaginaire collectif22. Il y a également un paradoxe biologique révélateur, le clitoris est biologiquement moins affecté par le vieillissement que la sexualité masculine, et pourtant c’est la sexualité des femmes âgées qui est socialement censurée23. À l’autre bout du spectre, les jeunes filles subissent une logique inverse : leurs corps sont hypersexualisés et soumis à un contrôle social fondé sur leur âge. La société trace une frontière rigide entre l’enfance « asexuée » et la féminité légitime, refusant aux adolescentes toute capacité de s’exprimer sur leur propre corps, un jugement fondé non sur leur comportement réel mais sur leur âge24. Ce mécanisme de contrôle ne s’est pas dissipé : il s’est simplement déplacé vers les réseaux sociaux, où TikTok et Instagram sont devenus les nouveaux espaces de normalisation et de surveillance des corps des adolescentes, entre injonction à la séduction et jugement immédiat de ceux qui « en font trop » ou « pas assez ». L’âgisme opère donc comme un système de régulation du corps féminin tout au long de la vie : trop jeune pour être désirante de manière légitime, trop vieille pour l’être encore. Cela ne doit toutefois pas être confondu avec la nécessaire protection des mineur·e·s contre les violences et les formes d’exploitation sexuelle, y compris dans les environnements numériques, qui relève d’un impératif éthique et juridique.

Agir avant d’être concerné·e

Lutter contre l’âgisme suppose un changement de regard profond, qui ne peut pas reposer sur la seule sensibilisation individuelle. Sur le plan juridique, Unia prépare une plainte collective devant le Comité Européen des droits sociaux pour contraindre les États à garantir un accès non numérique aux services essentiels, considérant que l’absence d’alternative physique constitue une violation des droits fondamentaux. Parallèlement, Unia a saisi la justice contre la SNCB, dont la politique tarifaire réservait certains avantages aux achats en ligne, pénalisant de fait les personnes qui ne maîtrisent pas les outils numériques. Mais ces actions ne suffiront pas sans une approche qui traite l’âge en lien avec le genre, le handicap, la pauvreté ou l’origine. Car la discrimination fondée sur l’âge est souvent invisible, normalisée et utilisée comme prétexte pour d’autres formes d’exclusion25. Sur le plan éducatif, certains plaident pour intégrer la transition démographique dans les programmes scolaires, au même titre que la transition écologique, et pour développer dès l’enfance la capacité de s’accepter et de respecter les autres à tout âge26. Ces propositions rejoignent celles portées par le réseau Francophones Uni·e·s Face à l’Âgisme (FUFA), réactivé en 2026 avec des partenaires dont l’ASBL Liages, qui plaide pour une mobilisation collective à l’échelle francophone27.

Couples et Familles s'inscrit pleinement dans la perspective de défendre la dignité et les droits fondamentaux de chaque individu à tout âge, et de promouvoir la solidarité intergénérationnelle, aussi bien au sein des familles qu'à l'échelle de la société. Nous revendiquons une égalité des chances qui tienne compte des inégalités structurelles qui s’accumulent et s’amplifient avec l’avancée en âge : inégalités de genre, de classe, d’orientation sexuelle. Couples et Familles milite pour une transition sociale qui garantit une place digne à chacun·e, quel que soit l’endroit où il se trouve sur le fil de sa vie.28

 


1 RTBF Investigation. (2026, 26 février). Âgisme : les seniors mis hors réseau. RTBF Auvio.

2 Liages asbl. (s.d.). L'âgisme, un mot jeune pour décrire le rejet des vieux.

3 Businaro, S. (2024, 16 février). L'âgisme, quand vieillir peut être vecteur de discriminations. RTBF.

4 Organisation mondiale de la santé. (2021, 28 avril). Vieillissement : l'âgisme. OMS.

5 Lecompte, M. (2024). Sexualité de l'adulte : de l'âge moyen à la fin de vie [Notes de cours]. Université du Québec à Montréal (UQAM).

6 Liages asbl. (s.d.). L'âgisme, un mot jeune pour décrire le rejet des vieux.

7 Dufeu, A. (2021). Comment combattre l'âgisme ? Regards, 59(1), 91-101.

8 Bessin, M., & Blidon, M. (2011). Déprises sexuelles : penser le vieillissement et la sexualité. Genre, sexualité & société, 5.

9 Unia. (2025, 19 novembre). Âgisme : Unia dévoile une étude qui interpelle.

10 RTBF Investigation. (2026, 26 février). Âgisme : les seniors mis hors réseau. RTBF Auvio.

11 RTBF Investigation. (2026, 26 février). Âgisme : les seniors mis hors réseau. RTBF Auvio.

12 RTBF Investigation. (2026, 26 février). Âgisme : les seniors mis hors réseau. RTBF Auvio.

13 Unia. (2025, 19 novembre). Âgisme : Unia dévoile une étude qui interpelle.

14 Unia. (2025, 19 novembre). Âgisme : Unia dévoile une étude qui interpelle.

15 RTBF Investigation. (2026, 26 février). Âgisme : les seniors mis hors réseau. RTBF Auvio

16 Âgo asbl. (2023). La place des aînés dans les politiques numériques.

17 RTBF Investigation. (2026, 26 février). Âgisme : les seniors mis hors réseau. RTBF Auvio

18 Âgo asbl. (2023). La place des aînés dans les politiques numériques.

19 Lecompte, M. (2024). Sexualité de l'adulte : de l'âge moyen à la fin de vie [Notes de cours]. Université du Québec à Montréal (UQAM).

20 Sciensano. (2023). Rapport de l'Enquête de santé 2023.

21 Evrard, N., & Businaro, S. (2021, 3 décembre). Sexualité chez les + de 50 ans : il n'y a pas d'âge pour les MST ! RTBF.

22 Bessin, M., & Blidon, M. (2011). Déprises sexuelles : penser le vieillissement et la sexualité. Genre, sexualité & société, 5.

23 Janssen, B. (2024). Hypersexualisation des jeunes filles et sous-sexualisation des vieilles femmes : à l'intersection de l'âgisme et du sexisme. Liages asbl.

24 Liotard, P., & Jamain-Samson, S. (2011). La « Lolita » et la « sex bomb », figures de socialisation des jeunes filles. L'hypersexualisation en question. Sociologie et sociétés, 43(1), 45-71.

25 Unia. (2025, 19 novembre). Âgisme : Unia dévoile une étude qui interpelle.

26 Dufeu, A. (2021). Comment combattre l'âgisme ? Regards, 59(1), 91-101.

27 Liages asbl. (s.d.). L'âgisme, un mot jeune pour décrire le rejet des vieux.

28 Analyse rédigée par Lucie Louis.

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