Analyse 2026-05

Dans la continuité de notre étude « Jeunes et santé mentale »1 , une question plus légère a émergé : quelles sont les petites choses du quotidien qui peuvent réellement faire du bien ? C’est à cette question que cette analyse tente de répondre, à travers le prisme des activités créatives et ce qu’elles apportent à notre équilibre mental. Sans prétendre se substituer aux politiques de santé publique ou aux prises en charge thérapeutiques, la créativité constitue néanmoins une ressource précieuse, accessible et parfois sous-estimée pour faire face aux tensions d’un monde anxiogène.
La créativité n’est pas une invention moderne, des peintures datant de plus de 40 000 ans en Asie et en Europe ont été retrouvées2. La créativité se définit comme « la capacité d’un individu ou d’un groupe à imaginer, construire ou mettre en œuvre un nouveau concept ou à découvrir une solution originale à un problème », elle n’a jamais appartenu aux seuls artistes3.
Le retour des loisirs créatifs
Et pourtant, quelque chose a changé ces dernières années. On observe un retour massif et documenté des activités manuelles et créatives dans la vie quotidienne des adultes : dessin, peinture, sculpture, macramé, broderie, journaux créatifs, couture, bricolage – le champ des loisirs créatifs est vaste et permet à chacun de trouver une voie d’expression personnelle4. Le phénomène est chiffré, en 2013, le livre de coloriage pour adultes Secret Garden de Johanna Basford, commandé à 13 000 exemplaires5, s’est vendu à plus de 20 millions d’exemplaires dans le monde6. Depuis, les rayons des librairies débordent de livre de coloriage « antistress » et « favorisant la pleine conscience »7. Ce qui était autrefois réservé aux enfants est devenu un outil de préservation de la santé mentale des adultes8.
Ce retour n’est pas anodin. Dans une ère marquée par des changements constants, le stress et l’anxiété apparaissent comme des compagnons réguliers, et la recherche du bien-être se fait plus pressante9. La routine du quotidien peut étouffer l’esprit, et la création s’impose alors comme une bouffée d’air frais10. Pour comprendre pourquoi, il faut d’abord mesurer ce à quoi ces activités répondent.
Le cerveau saturé
Le monde actuel change tous les jours. Les sollicitations numériques, le stress et l’isolement affectif se multiplient11. Entre les échéances professionnelles, les notifications incessantes et l’actualité en continu, nous cherchons toutes et tous des moments de calme12. C’est dans ce contexte que les activités créatives prennent un sens particulier. Elles offrent quelque chose que le quotidien hyperconnecté ne propose plus – une tâche unique, concrète, qui absorbe entièrement l’attention.
Les preuves scientifiques sont solides. Une étude publiée dans le journal Art Therapy a démontré que 45 minutes d’activités artistique réduisent significativement les niveaux de cortisol, l’hormone du stress, chez environ 75% des participant.es. Et ce, indépendamment de leur expérience artistique préalable13. Sur le plan neurologique, les activités créatives libèrent des endorphines, des neurotransmetteurs agissant comme des analgésiques naturels et des antidépresseurs. Se concentrer sur une tâche artistique détourne également l’attention des pensées stressantes et favorise un état de pleine conscience. Une étude de l’Université de Californie à Santa Cruz a de plus montré que la pratique régulière d’activités créatives améliore la concentration et la capacité de résolution de problèmes, grâce au développement de nouvelles connexions neuronales14.
Un mécanisme complémentaire entre en jeu : la créativité active les mêmes circuits cérébraux que ceux qui déclenchent le plaisir, stimulant la curiosité et permettant l’apprentissage. Les émotions positives augmentent elles-mêmes la créativité, c’est la théorie de l’élargissement constructif : un état émotionnel positif ouvre l’esprit et permet d’envisager un plus large éventail de solutions15. Un cercle vertueux se dessine : le bien-être favorise la créativité, et la créativité génère du bien-être.
Il convient cependant de nuancer que le stress est inévitable et on ne peut l’éliminer à 100%. Les activités créatives ne sont pas une solution miracle, mais un outil de régulation accessible dont les effets physiologiques sont aujourd’hui mesurables16.
Le refuge du « cozy »
Au-delà de la gestion du stress, les loisirs créatifs répondent à un besoin plus profond, celui d’un espace de sécurité émotionnelle. Créer permet de traduire en formes, en couleurs, en symboles ce que nous n’arrivons pas à verbaliser. Des émotions enfouies comme la tristesse, la peur ou la colère peuvent ainsi être accueillies et mises à distance17. L’art fait partie du langage des émotions, pour ceux qui peinent à exprimer verbalement leurs ressentis, il devient un moyen puissant de communication et de libération émotionnelle18.
C’est ici qu’entre en jeu le concept de « flow », étudié par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi. Lors de cet état d’absorption totale dans une tâche, le cerveau sécrète de la sérotonine et de la dopamine, le pouls et la pression artérielle chutent grâce à l’activation du système nerveux parasympathique19, 20. La médecin Lærke Egefjord précise que les activités aux mouvements répétitifs (tricot, broderie, aquarelle, etc.) sont particulièrement propices à cet état : « Notre cerveau adore la répétition et le rythme de création de motifs avec nos mains. Cela détend le cerveau, le cœur et le système nerveux. Ces effets sont mesurables physiologiquement, ce qui distingue ces pratiques d’un simple divertissement21.
Il y a là quelque chose d’essentiel sur le plan psychologique : dans un monde perçu comme souvent incontrôlable, l’activité créative offre un espace de maîtrise. Choisir ses couleurs, finir sa page, terminer son rang de tricot, ces gestes permettent de récupérer une forme de contrôle sur son temps et son énergie. Julia Cameron, auteure de Libérez votre créativité, affirme que l’engagement dans des activités créatives déverrouille un potentiel bridé par nos peurs et croyances, menant à une paix intérieure et une conscience de soi accrue22.
Le droit de créer
Pourquoi les adultes ont-ils l’impression de devoir se donner la permission de créer ? La réponse est le fruit d’un conditionnement progressif. Un enfant n’a naturellement pas peur d’être créatif. Mais petit à petit, la culture de l’erreur comme étant une faute, la peur de l’échec et du regard de l’autre prennent le dessus23. Les enfants sont souvent meilleurs que les adultes pour jouer, bouger et trouver des idées, non par manque de talent chez ces derniers, mais parce qu’ils ont appris à se juger eux-mêmes plus sévèrement24.
La vie moderne aggrave ce phénomène. Dans un quotidien chargé, la créativité est perçue comme une perte de temps. Pourtant, comme le souligne Lærke Egefjord, « la créativité est absolument nécessaire pour vivre une vie en harmonie et en équilibre mental » et devrait être considérée comme prioritaire au même titre que l’exercice physique25. Ce que proposent les loisirs créatifs, c’est précisément une sortie de la logique de performance, ils nous autorisent à apprécier quelque chose simplement parce que c’est agréable, et non parce que cela coche une case de productivité26.
Ce point est confirmé scientifiquement : Kaimal et al.27 ont observé que les bénéfices physiologiques de la création artistique sont les mêmes, qu’on soit artiste expérimenté ou débutant complet. La création sans performance n’est pas une création qui est moindre, c’est une création pleinement légitime. Il s’agit de l’expérience « autotélique », du grec auto (soi) et telos (but) : une activité où c’est le processus lui-même qui constitue la récompense, indépendamment de tout résultat à produire ou à montrer28.
Durant ce processus, nous renforçons notre résilience, notre détermination et notre estime de soi. Voir se matérialiser quelque chose que l’on a créé nourrit la confiance en ses propres capacités et donne le courage de poursuivre d’autres objectifs29. La créativité retrouvée à l’âge adulte n’est donc pas une régression mais plutôt une reconquête.
Refaire du lien
Les bienfaits des loisirs créatifs ne se limitent pas à la sphère individuelle. La créativité renforce aussi les liens sociaux et favorise l’établissement de relations enrichissantes30. Elle est un moyen de communication non verbal qui permet de partager son monde intérieur avec les autres d’une manière unique et personnelle31.
Une activité créative partagée – assembler un puzzle en famille, jouer à un jeu de société, tricoter côte à côte ou encore bricoler ensemble – crée un espace de présence mutuelle, dégagé des écrans et des performances individuelles. Ce sont dans ces moments simples et concrets que se tissent les liens du quotidien qui construisent des relations solides et durables. Le processus créatif procure un sentiment de vivre intensément qui, lorsqu’il est partagé, devient fondateur d’une expérience commune et d’un souvenir collectif32.
La dimension intergénérationnelle mérite une attention particulière. Les activités manuelles et créatives sont l’un des rares espaces où les écarts d’âge s’effacent, ni compétences numériques ni expérience professionnelle n’y confèrent d’avantage. Ce qui compte, c’est la présence, le partage du geste. Apprendre à tricoter à un enfant, bricoler ensemble ou jouer à un jeu de société transmet non seulement un savoir-faire, mais aussi une façon d’être au monde, ancrée dans le concret, patiente, capable de tirer satisfaction d’un effort visible.
Il est nécessaire d’aborder une tension réelle : les loisirs créatifs sont souvent présentés comme une réponse individuelle à des problèmes qui sont structurels. L’épuisement, la surcharge mentale, le manque de temps pour soi et pour les siens ne sont pas uniquement des défaillances personnelles. Ce sont des symptômes d’une organisation sociale qui valorise la productivité au détriment du temps libre et du lien. Choisir collectivement de ralentir et de créer ensemble n’est donc pas seulement une stratégie de bien-être mais aussi une affirmation que le temps partagé vaut plus que le temps rentabilisé.
Pas une fuite, mais un retour
Les données sont convergentes, qu’il s’agisse de réduction du cortisol, d’activation des circuits du plaisir, de renforcement de l’estime de soi ou de consolidation des liens familiaux, les bénéfices des activités créatives sur la santé mentale sont documentés, mesurables et accessibles à toutes et tous, indépendamment du talent ou de l’expérience33, 34. Ce n’est pas une mode passagère mais bien une réponse cohérente à des besoins humains fondamentaux que le rythme contemporain tend à étouffer. Cette réflexion rejoint des valeurs portées de longue date par le secteur de l’éducation permanente. Couples et Familles a pour objectif de favoriser l’éclosion d’une société où chacun peut construire des relations épanouissantes basées sur l’égalité, l’autonomie et la solidarité. Des dimensions que la créativité, individuelle ou partagée, contribue directement à nourrir.
Reste une question ouverte. Ces activités sont souvent perçues comme une échappatoire, une façon de fuir un quotidien trop lourd. Mais peut-être faut-il inverser la perspective : et si les loisirs créatifs n'étaient pas une fuite du monde... mais plutôt une manière de redevenir présents à lui ?35
1 Dossier de Couples et Familles n°156 « Jeunes et santé mentale » de juin 2026.
2 Arte. (08/12/2023).Unhappy - Être créatif. Arte.TV
3 La Première. (24/02/2025).La créativité, un atout?. RTBF.
4 Bouge ta créativité. (06/05/2024).La création (créativité) : 5 avantages et bienfaits.
5 Raphel, A. (12/07/2015).Why adults are buying coloring books (for themselves). The New Yorker.
6 Marabout. (s.d.).Johanna Basford.
7 Roston, E. (09/03/2016).Why grown-ups love coloring books too. Idea.ted
8 Bobby, J. (15/08/2022).Coloring is good for your health. Mayo Clinic Health System.
9 Giraud, L. (2024).Le pouvoir incroyable de la créativité sur le bien-être !. Habitudes Zen.
10 Bouge ta créativité. (06/05/2024).La création (créativité) : 5 avantages et bienfaits.
11 Horizon World Art. (13/06/2025).Les bienfaits thérapeutiques de la création artistique.
12 Ramm, A. (29/12/2025).Why coloring books for adults are quielty becoming a self-care favorite. 1000 Libraries Magazine.
13 Kaimal, G., Ray, K., & Muniz, J. (2016).Reduction of cortisol levels and participants' responses following art making. Art Therapy: Journal of the American Art Therapy Association
14 Bouge ta créativité. (06/05/2024).La création (créativité) : 5 avantages et bienfaits.
15 Arte. (08/12/2023).Unhappy - Être créatif. Arte.TV
16 Arte. (08/12/2023).Unhappy - Être créatif. Arte.TV
17 Horizon World Art. (13/06/2025).Les bienfaits thérapeutiques de la création artistique.
18 Giraud, L. (2024).Le pouvoir incroyable de la créativité sur le bien-être !. Habitudes Zen.
19 Creavea. (2024).La créativité peut-elle réduire le stress et favoriser le bonheur.
20 Les Ateliers d'Aude Valérie. (25/05/2026).Les bienfaits psychologiques du travail manuel et de la créativité.
21 Creavea. (2024).La créativité peut-elle réduire le stress et favoriser le bonheur.
22 Giraud, L. (2024).Le pouvoir incroyable de la créativité sur le bien-être !. Habitudes Zen.
23 La Première. (24/02/2025).La créativité, un atout?. RTBF.
24 Creavea. (2024).La créativité peut-elle réduire le stress et favoriser le bonheur.
25 Creavea. (2024).La créativité peut-elle réduire le stress et favoriser le bonheur.
26 Ramm, A. (29/12/2025).Why coloring books for adults are quielty becoming a self-care favorite. 1000 Libraries Magazine.
27 Kaimal, G., Ray, K., & Muniz, J. (2016).Reduction of cortisol levels and participants' responses following art making. Art Therapy: Journal of the American Art Therapy Association
28 Mélissa. (29/03/2026).Le flow en psychologie positive: définition, bienfaits et applications. Hey Kate.
29 Bouge ta créativité. (06/05/2024).La création (créativité) : 5 avantages et bienfaits.
30 Giraud, L. (2024).Le pouvoir incroyable de la créativité sur le bien-être !. Habitudes Zen.
31 Bouge ta créativité. (06/05/2024).La création (créativité) : 5 avantages et bienfaits.
32 Arte. (08/12/2023).Unhappy - Être créatif. Arte.TV
33 Kaimal, G., Ray, K., & Muniz, J. (2016).Reduction of cortisol levels and participants' responses following art making. Art Therapy: Journal of the American Art Therapy Association
34 Giraud, L. (2024).Le pouvoir incroyable de la créativité sur le bien-être !. Habitudes Zen.
35 Analyse réalisée par Lucie Louis.



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