Analyse 2026-06

En Belgique, on estime que deux à quatre élèves sont concernés par l’inceste dans chaque classe de trente enfants1… Le premier sondage citoyen publié en juin 2026 par les collectifs « Patouche » et « Ensemble contre l’inceste », estime à un million le nombre de Belges concerné·es, soit environ 7% de la population2,3. Face à un tel chiffre, la question n’est plus seulement de punir après coup, mais d’empêcher que cela se reproduise. C’est là que se joue l’enjeu central de cette analyse : l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS) et l’apprentissage du consentement dès le plus jeune âge constituent l’un des leviers structurels capables d’agir en amont, avant même le passage à l’acte.
Avant 2022, le droit pénal belge ne reconnaissait pas l’inceste comme une infraction autonome. Les faits étaient poursuivis comme viol ou attentat à la pudeur, le lien familial n’étant qu’une circonstance aggravante4. La loi du 21 mars 2022 change la donne : l’inceste devient une infraction à part entière, définie comme « tout acte à caractère sexuel commis sur un mineur par un parent ou allié ascendant, en ligne directe ou collatérale jusqu’au troisième degré, ou par toute personne occupant une position similaire dans la famille »5. Or ce seuil du « troisième degré » exclut (par construction du calcul des degrés de parenté) les cousins et cousines – qui sont pourtant la catégorie d’auteurs la plus citée dans le sondage belge (23-24%), devant les oncles (23%) et les pères (18%)6, 7. La loi de 2022 constitue une avancée juridique car elle donne enfin un nom à ce que vivent les victimes, et un cadre légal pour agir. Mais nommer ne suffit pas à protéger. Elle ne couvre pas une part importante des situations vécues et, comme le montrent les chiffres qui suivent, elle ne se traduit encore que très marginalement en sanctions effectives. Le sondage révèle que 85% des victimes n’ont jamais porté plainte, une proportion qui grimpe à 98% chez les personnes de 55 ans et plus, une génération qui a grandi à une époque où l’inceste n’était pas encore reconnu comme une infraction autonome dans notre législation, ni dans la société. Parmi les plaintes déposées, 26% sont classées sans suite et seules 37% aboutissent à une condamnation8.
Plusieurs manquements concrets expliquent cet écart entre les faits vécus et les faits sanctionnés. D’abord, la notion d’aliénation parentale9 reste utilisée dans les procédures pour disqualifier la parole d’un enfant ou d’un parent protecteur, y compris lorsque ce dernier tente précisément de le protéger10. Ensuite, la justice pénale et la justice familiale n’évoluent pas de façon coordonnée alors qu’elles traitent souvent la même situation. La première détermine la responsabilité de l’auteur alors que la seconde recherche l’intérêt supérieur de l’enfant, sans qu’un dialogue structurel n’existe entre les deux11. Enfin, la loi de 2019 a supprimé le délai de prescription pour l’inceste mais cette avancée ne s’applique pas aux faits déjà prescrits avant cette date. Une victime dont l’agression remonte à plusieurs décennies peut donc se voir refuser toute poursuite, simplement parce que le délai légal était déjà écoulé au moment du changement de loi. Cette situation reste très difficile à comprendre pour les victimes concernées12. À cela s’ajoute un manque criant de moyens, l’ASBL SOS Inceste Belgique reçoit une dizaine de nouveaux appels par semaine en plus de tous les suivis en cours, et ne fonctionne avec qu’une seule salariée ce qui démontre ce manque de moyens13.
Le silence des enfants
Ce silence a une explication précise qui n’est pas anodine. L’inceste ne repose pas sur un rapport de force physique, mais sur l’autorité que l’adulte détient déjà, simplement en tant qu’adulte, sur l’enfant. La sociologue Christelle Hamel explique le fait que l’agresseur n’a besoin de rien d’autre que son autorité d’adulte pour obtenir le silence. Cette autorité s’inscrit elle-même dans un rapport de domination plus large et genré. La grande majorité des agresseurs sont des hommes, et l’inceste se lit comme une déclinaison, à l’échelle familiale, des violences patriarcales14.
Cette autorité se double d’un mécanisme relationnel que la clinique nomme le « pacte incestueux » : une dynamique où l’ensemble des membres de la famille, pas seulement l’auteur, participe (souvent sans le vouloir consciemment) à faire taire l’enfant15. L’enfant qui parle risque d’être perçu comme menteur ou comme fabulateur, ce qui le renvoie à une situation sans issue – se taire pour rester crédible, ou parler et risquer de ne pas être cru. Le conflit de loyauté est ici central. Révéler les faits, c’est pour l’enfant risquer de briser sa famille, de faire punir un parent, d’être lui-même éloigné de son foyer. Parfois, l’agresseur instrumentalise explicitement ce chantage, en laissant entendre que la parole de l’enfant provoquera l’effondrement de toute la famille16, 17. Dans les cas les plus extrêmes, l’enfant n’a simplement développé aucune confiance dans le monde adulte, faute de n’avoir jamais fait l’expérience d’un adulte protecteur, il ne sait donc pas qu’il peut faire confiance à un tiers extérieur à la famille18. Cette dynamique se retrouve dans la quasi-totalité des situations d’inceste, quel que soit le lien qui unit la victime et l’auteur – parent, frère, oncle ou cousin. Elle explique pourquoi une réponse uniquement répressive, qui n’intervient qu’après la révélation, arrive trop tard. Le silence de l’enfant n’est pas un obstacle isolé à surmonter, mais une des conséquences du système familial dans lequel il grandit.
L’EVRAS pour agir en amont
Face à ce double constat – une justice qui peine à sanctionner, et un silence enraciné dans l’autorité familiale elle-même – miser uniquement sur la réponse pénale ou thérapeutique revient à intervenir toujours trop tard. L’EVRAS vise précisément à installer, dès l’enfance, les repères qui permettent d’identifier et de nommer une situation anormale : le respect du corps, le droit de dire non – y compris à un adulte de la famille – et la compréhension du consentement19. Concrètement, cela signifie apprendre très tôt à l’enfant que l’autorité d’un adulte, aussi légitime soit-elle, ne s’étend jamais à son corps.
L’association Educonsent, qui est active dans les écoles, décline cet apprentissage par tranche d’âge : des ateliers centrés sur l’intimité et l’affirmation de soi pour les 3-12 ans ; des mises en situation et débats sur le consentement propre et sexuel pour les 12-18 ans, et des formations pour les adultes qui les entourent20. Ces ateliers reposent sur six critères du consentement : conscient, libre, éclairé, spécifique, enthousiaste et réversible qui sont présentés comme des notions positives plutôt que des interdits. Cela permet également d’installer un tiers de référence extérieur au cercle familial, ce qui manque dans les dynamiques de pacte incestueux et de déni familial décrites plus haut21.
Cette prévention ne peut cependant pas reposer uniquement sur les enfants, plusieurs pistes portées par les acteurs et actrices de terrain viennent la compléter. Caroline Poiré22, avocate pénaliste, plaide pour un renforcement de la formation initiale et continue des professionnel·les (police, magistrature, santé) à l’écoute spécifique de l’enfant, pour une meilleure articulation entre procédures pénale et familiale. Elle plaide également pour un décloisonnement général des pratiques, à l’image du modèle des centres de prise en charge des violences sexuelles (CPVS), où les institutions s’organisent autour de la victime plutôt que l’inverse23. Ce rôle de l’éducation, en complément (et non en concurrence) de la famille, est aussi porté par des associations d’éducation permanente. Chez Couples et Familles, nous avons comme axe de travail la « vie affective et sexualité » et nous affirmons que la famille joue un rôle fondamental dans l’éducation des enfants « en partenariat avec les autres instances éducatives, dont l’école », ces dernières n’étant « pas concurrentes mais associées dans un projet de coéducation »24. Il ne s’agit non pas de substituer aux parents, mais de leur donner un relais éducatif cohérent, au nom de l’épanouissement et des droits fondamentaux de l’enfant que l’association revendique par ailleurs comme valeur centrale.
Une prévention encore à construire
Le sondage de 202625 a mis un chiffre sur le phénomène resté trop longtemps invisible. La loi de 2022 a commencé à le nommer juridiquement sans pour autant refléter la réalité des situations vécues, ni suffire à les sanctionner. Tant que la définition légale s’arrête au troisième degré de parenté, les cousins et cousines, pourtant la catégorie d’auteurs la plus citée par les victimes belges, continueront d’échapper à une sanction à la hauteur des faits. Élargir cette définition, c’est reconnaître que la gravité d’un acte incestueux tient au lien de confiance trahi, non au degré de parenté qui le sépare d’un autre. Mais il manque encore une politique de prévention généralisée capable d’agir sur ce qui rend l’enfant silencieux : l’autorité adulte détournée. L’EVRAS ne résoudra pas seule ce problème, mais elle reste l’un des rares leviers qui agit en prévention, en donnant à chaque enfant les mots et le droit de dire non.
Cette prévention engage aussi les générations à venir, selon une étude de la chercheuse Zoé Brueder fondée sur dix-sept témoignages, 40% des victimes d’inceste (soit sept répondant·es) devenues parents reproduisent, sans le vouloir, une situation d’abus avec leurs propres enfants – une répétition que le travail thérapeutique et la libération de la parole permettent toutefois d’interrompre26. Donner à un enfant les mots pour dire non aujourd’hui, c’est aussi diminuer le risque qu’il transmette, demain, ce qu’il n’a jamais pu nommer27.
1 CODE : Coordination des ONG pour les droits de l’enfant. (Décembre 2021). Quels sont les droits de l'enfant face à l'inceste?. LaCode
2 Bergé, J pour “Les Grenades”., (29/06/2026). Inceste : derrière les chiffres, un système de domination. RTBF
3 Ce chiffre est issu d’un sondage citoyen financé par une campagne de dons, et non d’une enquête de victimisation représentative construite par un institut statistique indépendant. Il doit donc être lu avec la prudence méthodologique qui s’impose face à tout sondage de recrutement non aléatoire. Il rejoint néanmoins l’ordre de grandeur documenté par l'enquête européenne EU-GBV (Iweps & IBSA, 2024) selon laquelle 8,4% des femmes et 2,5% des hommes belges rapportent avoir subi des violences sexuelles durant l’enfance. Cette enquête précise, que parmi les femmes concernées, 43,3% désignent un auteur issu de la sphère familiale.
4 La ligue des droits de l'enfant. (Octobre 2025). L’inceste en 10 idées reçues : vrai ou faux ?.
5 SOS Viol., (sd) Cadre légal belge.
6 Bergé, J pour “Les Grenades”., (29/06/2026). Inceste : derrière les chiffres, un système de domination. RTBF
7 Soussi, S. (27/05/2024). Inceste : le silence décrié. En Marche
8 Bergé, J pour “Les Grenades”., (29/06/2026). Inceste : derrière les chiffres, un système de domination. RTBF
9 Le « Syndrome d’aliénation parentale » est un processus psychologique où un enfant rejette l’un de ses parents de manière injustifiée sous l’influence ou la manipulation de l’autre parent, souvent dans un contexte de séparation conflictuelle. Ce concept fait l’objet de critiques importantes de la part de nombreux professionnels et d’instances internationales, notamment parce qu’il est parfois mobilisé pour disqualifier la parole d’un enfant ou d’un parent protecteur lors de révélations de violences intrafamiliales, y compris sexuelles.
10 Bergé, J pour “Les Grenades”., (29/06/2026). Inceste : derrière les chiffres, un système de domination. RTBF
11 Poiré, C. pour : IWEPS & SPW Intérieur Action sociale, (09/03/2026) Journée de réflexion et d’échanges – Violences sexuelles : rendre visible l’indicible. Iweps
12 Mergen, S., (06/10/2023). "Il m’a volé ma chair": le fléau de l’inceste, dans les yeux des victimes. RTBF.
13 Mergen, S., (06/10/2023). "Il m’a volé ma chair": le fléau de l’inceste, dans les yeux des victimes. RTBF.
14 Hamel, C. pour : IWEPS & SPW Intérieur Action sociale, (09/03/2026) Journée de réflexion et d’échanges – Violences sexuelles : rendre visible l’indicible. Iweps
15 Faniel, A. pour : IWEPS & SPW Intérieur Action sociale, (09/03/2026) Journée de réflexion et d’échanges – Violences sexuelles : rendre visible l’indicible. Iweps
16 Pillonca, S. pour Arte (15/06/2026). Inceste, le combat d’une vie. Documentaire Arte sur Youtube.
17 Yapaka., (sd). Pour quelles raisons un enfant ne parle-t-il pas des maltraitances qu’il subit ?
18 Yapaka., (sd). Pour quelles raisons un enfant ne parle-t-il pas des maltraitances qu’il subit ?
19 La ligue des droits de l'enfant. (Octobre 2025). L’inceste en 10 idées reçues : vrai ou faux ?.
20 Educonsent., (2026). EDUCONSENT : Éduquer aujourd'hui pour prévenir les violences sexuelles et sexistes de demain.
21 Educonsent., (2026). EDUCONSENT : Éduquer aujourd'hui pour prévenir les violences sexuelles et sexistes de demain.
22 Caroline Poiré est avocate pénaliste au Barreau de Bruxelles, spécialisée dans la défense des victimes de violences intrafamiliales et sexuelles. Elle est fondatrice du cabinet d’avocat·es DEFENDERE, dédié à l’accompagnement juridique et psychologique des victimes de ces violences.
23 Poiré, C. pour : IWEPS & SPW Intérieur Action sociale, (09/03/2026) Journée de réflexion et d’échanges – Violences sexuelles : rendre visible l’indicible. Iweps
24 Couples et Familles., (2017). Qui sommes-nous?
25 Bergé, J pour “Les Grenades”., (29/06/2026). Inceste : derrière les chiffres, un système de domination. RTBF
26 Brueder, Z. (2022). Transmission de l’emprise dans le sillage de l’inceste. Le Divan familial, 49(2), 229-241. CairnInfo.
27 Analyse rédigée par Lucie Louis.



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