Analyse 2026-07

En Belgique, il est aujourd’hui possible d’offrir une pause douceur à des bébés hospitalisés, un moment de bien-être et de chaleur1. Désormais, l’hospitalisation d’un nourrisson s’accompagne d’une attention portée à son bien-être global : au-delà des soins médicaux, la présence humaine et le contact affectif comptent aussi dans l’expérience vécue par les tout-petits2. C’est dans ce cadre qu’intervient l’ASBL Les Câlineurs de bébés, dont les volontaires viennent border, bercer et rassurer des nourrissons pendant l’absence de leurs parents. Gabriel, né avec deux semaines d’avance, se retrouve ainsi dans les bras d’une parfaite inconnue : Chantale, bénévole du service des prématurés3.

Tout commence par une vidéo. Il y a plusieurs années, une séquence montrant un grand-père américain cajolant un nouveau-né circule sur les réseaux sociaux. En réaction, une internaute crée la page Facebook « Les câlineurs de bébés – Belgique ». Le groupe grandit, jusqu’à ce qu’une rencontre rassemble 25 personnes, enthousiastes mais dispersées, autour du projet. Mélanie McCluskey, consultante en management, en prend les rênes pour le structurer. Onze personnes s’investissent durablement, un noyau dur dont beaucoup ont une expérience du milieu hospitalier, médical, psychiatrique ou de la petite enfance4.

Les fondations

L’ASBL est officiellement fondée en octobre 2018. Rien n’est laissé au hasard : formation, règles sanitaires, et une réflexion permanente sur la juste distance à garder avec le bébé et les parents. En mars 2019, après un long travail d’approche des chefs de service, l’association obtient enfin d’intervenir à l’HUDERF5, d’abord aux soins intensifs, puis en néonatologie et en pédiatrie6.

Le recrutement reste volontairement sélectif, d’abord via une lettre de motivation et ensuite un entretien visant à cerner les intentions de la personne. Des candidatures sont refusées lorsque la motivation semble tournée vers le bénévole plutôt que vers le bébé7. Aucune qualification particulière ni diplôme n’est exigé pour devenir câlineur ou câlineuse. En revanche, l’engagement doit être solide car il faut pouvoir être présent deux demi-journées par mois, sur la durée, pour garantir la fiabilité et la continuité8. Le mouvement grandit ensuite rapidement – de 5 à 70 bénévoles, sur une dizaine de sites entre Bruxelles et la Wallonie – et depuis 2023, ce sont mêmes les hôpitaux qui sollicitent l’association9. L’ASBL intervient pour soulager les parents dont le domicile est loin de l’hôpital, qui doivent s’occuper d’une fratrie, ou dans l’attente d’une place en famille d’accueil10. En Flandre, la plateforme Knuffies, active depuis 2024 envoie elle aussi des bénévoles câliner des bébés11.

>À qui s’adressent ces câlins ?

>L’action se limite volontairement aux enfants de 0 à 18 mois, car de nombreuses associations existent déjà pour les plus âgés, comme les Cliniclowns (association de clowns professionnels qui rendent visite aux enfants hospitalisés pour les distraire et alléger leur séjour)12. Les bébés concernés sont prématurés ou non, opérés ou en attente de l’être, atteints de maladies génétiques nécessitant des séjours fréquents, ou en attente de placement ou d’adoption13.

Cette dernière catégorie mérite un arrêt. Certains parents, en raison d’une addiction ou de troubles psychosociaux, perdent leurs droits parentaux après la naissance ; le bébé reste alors à l’hôpital, exposé à un risque de carence psycho-affective majeure14. À Mons, l’équipe locale câline essentiellement des enfants en attente de placement, faute de place disponible, certains restent hospitalisés plusieurs mois, parfois près d’un an15. Un partenariat existe avec le service adoption de l’ONE, qui peut solliciter des câlineuses dans tout le pays16.

Le câlineur n’est donc pas qu’un service de confort pour des parents fatigués, même si c’est aussi l’un de ses rôles17. Pour certains bébés dont les parents ne peuvent pas être présents, l'équipe de câlineurs se relaie dans le service, généralement une fois par semaine chacun. Elle offre ainsi un temps que le personnel soignant, occupé par les soins médicaux, ne peut pas toujours leur consacrer18, 19.

Le contexte américain

Le concept n’est pas né en Belgique puisqu’il vient des États-Unis, où il s’est développé en réponse directe à la crise des opioïdes. Un bébé y nait toutes les 15 à 25 minutes avec des symptômes de sevrage liés à une exposition prénatale à des drogues dures20. Dans certaines régions, le taux d’hospitalisations liées à ce syndrome a bondi de 250% entre 2000 et 201521. Plutôt que d’administrer systématiquement de la morphine, certains hôpitaux ont adopté le protocole Eat, Sleep, Console, qui privilégie le contact physique continu, assuré par des bénévoles câlineurs formés à ce syndrome22. Dans un hôpital de Virginie, la durée d’hospitalisation moyenne de ces bébés est passée de 40 à 21 jours grâce à ce programme23.

Sécuriser un cerveau en construction

Dès 1945, le psychiatre René Spitz décrivait le syndrome d’hospitalisme : chez les bébés hospitalisés à long terme, la privation de soins constants et d’interaction affective peut entraîner retard de croissance et troubles du développement cognitif, émotionnel et psychologique. C’est précisément ce risque que le contact régulier d’un ou d’une câlineuse vient limiter24.

La théorie de l’attachement (Bowlby, Ainsworth) montre qu’une figure d’attachement sécurisante n’a pas besoin d’être exclusivement parentale. Elle est toute personne qui prend soin de l’enfant, « père, mère et au-delà »25. Le chercheur Pascal Vrticka décrit la rencontre entre un bébé et la personne qui le tient comme un processus de corégulation : incapable de s’apaiser seul, le nourrisson s’appuie sur le corps, la chaleur et les battements de cœur de l’adulte pour réguler son propre stress. Un bébé hospitalisé fait face à de multiples sources d’alerte (douleur, examens, absence des parents) que le contact physique vient apaiser, via la libération de dopamine, d’ocytocine et d’opioïdes endogènes. Concrètement, il pleure moins, dort mieux, et son système nerveux apprend que la détresse peut trouver une réponse positive et c’est ce qui devient la base même d’un attachement sécurisant26.

La thérapie par le massage est également un allié des câlineurs et câlineuses, souvent pratiquée par un tiers sous forme de simples pressions et mobilisations douces. Elle a démontré une augmentation du poids de 21 à 48% chez les nourrissons et une réduction de la durée d’hospitalisation de six à trois jours27.

Enfin, la professeure Rebecca Shankland montre, à partir d’une étude de l’Université de Columbia, que des bébés régulièrement portés explorent leur environnement avec plus de confiance que ceux livrés à eux-mêmes : la sécurité affective favorise l’autonomie plutôt que la dépendance. Elle plaide pour une culture de l’interdépendance, où aucune famille ne devrait tout assumer seule et cela éclaire le rôle des câlineurs et câlineuses car en prenant le relais, ils permettent aux parents de tenir leur place sans s’épuiser28.

Ce que ce geste dit de nous

Devenir câlineur ou câlineuse ne s’improvise pas pour autant : sélection, formation, engagement dans la durée, et un soutien psychologique pour encaisser aussi le décès de bébés câlinés depuis leur naissance. D’autres initiatives similaires existent en Belgique, comme les Mamys et Papys Câlins à Liège (des bénévoles qui tiennent compagnie aux enfants hospitalisés en pédiatrie via des jeux, des histoires et du réconfort) et le sujet a même inspiré la littérature puisque dans son roman « Et que ne durent que les moments doux » (2020) Virginie Grimaldi met en scène une mère qui devient câlineuse une fois ses enfants partis du nid, signe que ce bénévolat répond aussi à un besoin affectif chez certains volontaires. Mais la charte de l’ASBL est claire : c’est l’intérêt du bébé qui doit toujours primer, jamais celui du volontaire29.

Cet engagement s’inscrit d’ailleurs dans une logique de soutien à la famille plutôt que de substitution. La charte de l’association engage les câlineurs et câlineuses à agir en support des parents, en prolongement de leurs gestes affectueux mais jamais à leur place. L’hospitalisation d’un nourrisson n’est pas qu’une épreuve purement médicale car elle peut également fragiliser le couple, réorganiser la fratrie ou encore mettre à l’épreuve un parent isolé. Le relais tendresse ne remplace donc jamais une famille mais protège la possibilité, pour un parent épuisé, de continuer à occuper l’enfant plutôt que de s’effondrer sous une charge qu’il ne peut pas porter seul30.

Le phénomène a pourtant de quoi interroger : pourquoi des citoyens et citoyennes ordinaires en viennent-ils à câliner, bénévolement, des bébés qui ne sont pas les leurs ? Que dit cette pratique du fonctionnement de nos hôpitaux, de la place laissée aux familles, et de ce qu’une société choisit de confier à la solidarité citoyenne plutôt que d’assumer collectivement ?

Reste une dernière idée à défendre, non pas comme une revendication politique mais plutôt comme une conviction citoyenne. Le financement de l’association, fondé sur les cotisations des bénévoles et des dons privés, montre combien cette solidarité repose sur l’engagement individuel plutôt que sur une prise en charge collective31. Pour Couples et Familles, la générosité citoyenne ne devrait pourtant pas avoir à combler seule ce que les pouvoirs publics devraient soutenir. L’attention portée aux plus vulnérables, dont ces bébés hospitalisés ou en attente de placement, est une responsabilité que l’État devrait davantage partager, à travers un financement pour ce type de projets plutôt qu’une dépendance aux dons et au bénévolat. Cela rejoint les valeurs que Couples et Famille défend : la solidarité, le souci d’autrui, l’entraide sociale ainsi que la conviction que ce sont les structures de proximité (la famille mais pas seulement) qui permettent à chacun de se construire32. Les câlineurs de bébés en sont une belle illustration puisqu’ils rappellent qu’une société attentive à ses membres les plus vulnérables se construit d’abord par des gestes simples, portés par des citoyen·nes qui choisissent de donner de leur temps33.

 

1 Vallée, E., (21/10/2020). Des bénévoles pour câliner des bébés hospitalisés. RTBF.

2 HUDERF., (21/01/2026). Les câlineurs de bébés à l'HUDERF : un relais de tendresse au cœur de l'hospitalisation

3 Carlier, B., (12/08/2025). Rencontre avec les câlineuses de bébés, qui apportent tendresse et réconfort auprès des nouveau-nés à l'hôpital.  RTBF.

4 E.V. (06/09/2019). Inédit en Belgique : des bénévoles câlinent les bébés hospitalisés. Le guide social.

5 Hôpital Universitaire des Enfants Reine Fabiola.

6 E.V. (06/09/2019). Inédit en Belgique : des bénévoles câlinent les bébés hospitalisés. Le guide social.

7 E.V. (06/09/2019). Inédit en Belgique : des bénévoles câlinent les bébés hospitalisés. Le guide social.

8 Les Câlineurs de bébés. Un relais tendresse aux bébés hospitalisés.

9 Mortier, L., (21/01/2025). "Les Câlineurs de bébés" : quand un câlin devient un acte de soin. Le guide social.

10 Businaro, S. (15/03/2024). Les Câlineurs de bébés : le pouvoir des câlins en milieu hospitalier. RTBF.

11 Knuffies

12 Urbain, A. (17/02/2026). Marie-Anne est câlineuse bénévole de bébés à l'hôpital.

13 Les Câlineurs de bébés. Un relais tendresse aux bébés hospitalisés.

14 Prophète, S. et Gérard, X., (03/11/2025). Les câlineuses de bébés à la rescousse des nouveau-nés seuls à l'hôpital. RTL Info.

15 Urbain, A. (17/02/2026). Marie-Anne est câlineuse bénévole de bébés à l'hôpital.

16 Mortier, L., (21/01/2025). "Les Câlineurs de bébés" : quand un câlin devient un acte de soin. Le guide social.

17 Carlier, B., (12/08/2025). Rencontre avec les câlineuses de bébés, qui apportent tendresse et réconfort auprès des nouveau-nés à l'hôpital.  RTBF.

18 CHU UCL Namur, (06/08/2025). Les câlineurs de bébés. Vidéo Facebook.

19 Mortier, L., (21/01/2025). "Les Câlineurs de bébés" : quand un câlin devient un acte de soin. Le guide social.

20 Margaritoff, M. (15/02/2019). Opioid Addiction Is So Pervasive That U.S. Hospitals Need ‘Baby Cuddlers’ To Help Newborns In Withdrawal. All That’s Interesting.

21 Patal, A. (11/12/2019). Cuddlers on Call: Volunteers helping babies with involuntary drug addictions. Conway Medical Center. 

22 Wellingham, L., (03/12/2019). Hospital’s ‘cuddlers’ care for babies born exposed to drugs. The Washington Times.

23 Holohan, M., (26/01/2017). Best job ever? Professional baby cuddlers help babies withdrawing from opioids. Local 3 News.

24 Businaro, S. (15/03/2024). Les Câlineurs de bébés : le pouvoir des câlins en milieu hospitalier. RTBF.

25 Vrticka, P. (2026). L'attachement, les soins et le cerveau parental. ScienceDirect.

26 Vrticka, P. (2026). L'attachement, les soins et le cerveau parental. ScienceDirect.

27 Lejeune, F. et Gentaz, E. (2013). Le toucher chez les enfants prématurés. CairnInfo.

28 Shankland, R. (2020). Ces liens qui nous font vivre : Le rôle de l’attachement dans le développement de l’autonomie. Pédiadol.

29 Mortier, L., (21/01/2025). "Les Câlineurs de bébés" : quand un câlin devient un acte de soin. Le guide social.

30 Les Câlineurs de bébés. Un relais tendresse aux bébés hospitalisés.

31 Mortier, L., (21/01/2025). "Les Câlineurs de bébés" : quand un câlin devient un acte de soin. Le guide social.

32 Couples et Familles. Qui sommes-nous?.

33 Analyse rédigée par Lucie Louis.

 

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