Analyse 2007-14

Depuis le 5 septembre 2007, la Grande-Bretagne est le premier pays à autoriser officiellement la création d’embryons hybrides pour la recherche scientifique. Quelques éléments pour se faire une opinion critique...


Tout a commencé par une demande officielle d’autorisation de créations hybrides de vache et d’homme, déposée par des Universités anglaises (de Newcastle, d’Edimbourg et le King’s College de Londres) auprès de l’organisme britannique chargé de la régulation et de l’utilisation des embryons humains (le Human Fertilisation Embryology Authority). Suite à un avis favorable de cet organisme (qui, suite à un large débat sur cette question, ne voyait pas de raisons fondamentales d’empêcher la recherche sur des hybrides cytoplasmiques), le gouvernement s’est laissé convaincre, notamment par les nombreuses applications que ces recherches pourront avoir dans le domaine de la santé.


Le fait de pouvoir créer des embryons hybrides a de quoi bouleverser nos représentations et de quoi secouer les esprits...


Pourquoi produire des embryons hybrides ?


La production d’un embryon hybride ayant recours à la technique du clonage (car il y a transfert de noyau) consiste à introduire le noyau d’une cellule humaine dans un ovocyte animal. On peut obtenir, par cette manipulation, un embryon contenant des gènes humains dans son noyau et des gènes animaux dans son cytoplasme (partie de la cellule contenant la substance vivante). Les chercheurs anglais veulent utiliser des ovules de vaches dont les noyaux seraient remplacés par des noyaux de cellules humaines. Le besoin de recourir à des embryons hybrides s’explique par le fait que la technique de clonage a un mauvais rendement chez l’homme. Il s’agit d’éviter le recours à des ovocytes féminins qui nécessite une stimulation ovarienne, pénible et dangereuse pour la femme (pour obtenir un embryon, il faut utiliser des centaines d’ovocytes, ce qui revient à demander à des dizaines de femmes de suivre un traitement hormonal lourd). Les embryons hybrides, finalement assez proches des embryons totalement humains, remplacent alors leurs homologues humains pour la recherche.


L’objectif poursuivi est de pouvoir mieux étudier et comprendre les mécanismes de différenciation des cellules-souches prélevés sur ces embryons. Les chercheurs placent de grands espoirs dans l’étude de ces cellules souches, qui pourraient contribuer à la guérison de certaines maladies (comme l’Alzheimer, Parkinson) ou à l’élaboration de processus de guérison (la régénération du muscle cardiaque, la réparation de tissus dégénérés, etc.).


Cette pratique récemment autorisée est évidemment balisée d’une série de conditions. Il est par exemple interdit d’implanter ces embryons dans un utérus. Les embryons ne peuvent pas non plus être conservés au delà d’un délai de 14 jours. Les chercheurs anglais estiment qu’avant cette limite, l’embryon n’est pas encore un être humain. Dans les 14 premiers jours, l’embryon peut ainsi être manipulé sans porter atteinte, selon eux, à la dignité humaine.


Des travaux similaires ont déjà été effectués dans d’autres pays, notamment aux Etats-Unis ou en Chine, dans des sociétés travaillant sur des fonds privés. Mais la Grande-Bretagne est la première à autoriser formellement ce type de recherches. En Belgique, la loi interdit cette création d’embryons hybrides mais permet la création et la destruction d’embryons humains dans des buts de recherche (pour certains, ce fait est paradoxal et non admissible).


Divers types de réactions


L’annonce de la mesure officielle autorisant les chercheurs anglais à créer des embryons hybrides dans un but de recherche scientifique a suscité bien des réactions. Comme cela se passe d’habitude à l’annonce de ce type de mesures, des scénarios catastrophes ou de science-fiction sont évoqués, comme le fait que nous allons bientôt devoir vivre aux côtés de chimères, que nous allons pouvoir créer des hommes-singes, hommes-porcs, hommes-vaches, etc. Bien plus que de refléter une réalité possible, ces réactions de peur expriment le grand vide qui tenaille l’homme lorsqu’il ne peut plus maîtriser le vivant, lorsque ce qui relève de la création et de la reproduction lui échappe.


Outre ces éléments, sur lesquels jouaient certains titres de presse, les opinions divergent. Elles se situent dans le compromis que l’on accepte ou pas de faire entre l’avancement des connaissances scientifiques (et l’espoir d’un meilleur avenir thérapeutique) et certaines convictions morales. Par exemple, les purs pragmatiques, au-delà de toutes considérations bioéthiques, penseront que la recherche scientifique ne peut reculer devant rien.


Le Vatican, quant à lui, n’a pas manqué de réagir. Monseigneur Elio Sgreccia, président de l’Académie pontificale pour la vie, s’est exprimé à ce sujet : « La création d’un hybride homme-animal est une frontière qui avait été interdite, jusqu’à aujourd’hui, et par tous, dans le domaine des biotechnologies parce que la dignité humaine est compromise, offensée, et qu’on peut ensuite créer des monstruosités à travers ces fécondations » [1] . Les arguments sont ici la crainte que l’on passe malgré tout à un stade supérieur dans ce type de manipulation génétique (si on autorise cette pratique, où s’arrêtera-t-on), mais aussi et surtout l’atteinte à la dignité humaine.


Beaucoup de gens rejoignent cet argument d’atteinte à la dignité humaine, indépendamment de leur appartenance à l’Eglise catholique. Cela dépend plutôt de la manière dont les personnes se situent dans la polémique à propos des embryons humains : sont-ils déjà des êtres humains et à partir de quel moment ?. Une des position revient à dire que l’embryon humain est certainement un être humain car il est un tout existant organisé et qu’il est humain. « Si l’on admet que l’embryon humain possède une dignité basée sur la possibilité d’entrer dans une relation d’amour avec d’autres être humains, une dignité que personne ne peut lui retirer, alors l’embryon a droit au respect à la vie » [2] , pense à ce propos Michel Ghins, philosophe à l’Université Catholique de Louvain-la-neuve. Comme le fait de retirer des cellules-souches à un embryon entraîne sa destruction, cela revient à penser qu’un embryon humain ne peut pas se réduire à être un producteur de cellules-souches, au mépris de sa vie. Et cela même si les buts poursuivis sont très louables (dans ce cas, augmenter nos connaissances scientifiques en vue de mettre au point de nouvelles thérapies).


Un bouleversement culturel à digérer


Le fait que la Grande-Bretagne ait autorisé cette pratique est le révélateur de deux bouleversements culturels majeurs que nous sommes en train de connaître. Tout d’abord, ce fait nous révèle la place de plus en plus importante accordée aux sciences, en ce qui concerne l’organisation et la prise de décision de nos sociétés. L’argument scientifique a énormément de poids et est valorisé plus que jamais. Outre ce constat, ce type de recherches jette un trouble dans la distinction entre les espèces animales et humaines, entre l’humain et le non-humain et dans notre vision du monde. La distinction et le dualisme nature-culture, l’élément fondateur de notre cosmologie naturaliste (la manière occidentale de comprendre le monde et de classer les êtres), éprouve des limites lorsqu’il s’agit d’appréhender ces modifications socioculturelles. Nous avons pour habitude de classer les éléments du monde selon ce qui relève de la nature, d’une part et de la culture (qui implique une action humaine), d’autre part. Les manipulations génétiques telles que la création d’embryons hybrides, bouleversent notre manière de classer les choses car ce nouvel embryon ne trouve pas sa place dans la case « nature », ni dans la case « culture ». Cela rend alors la séparation entre la part culturelle et naturelle de l’homme moins nette. Il s’agit alors d’une pratique présentant une nouvelle donne cosmologique qui ne respecte plus les anciennes certitudes. L’avenir nous dira la manière dont on s’en accommodera...


Comment se situer ?


Pour Couples et Familles, cet événement remet en avant la grande difficulté de se faire une opinion éclairée dans les débats bioéthiques.

  • Si l’on sort d’une position dogmatique a priori, la complexité des enjeux en présence rend difficile pour le citoyen l’évaluation des aspects positifs et négatifs. Comment mesurer les avantages et inconvénient d’une technique de recherche par rapport à une autre, quand on sait que les recherches scientifiques elles-mêmes comportent des enjeux financiers importants ?
  • Cela redit l’importance des comités de bioéthique, composés de scientifiques et d’éthiciens de tendances philosophiques diverses, et des avis qu’ils rendent aux autorités politiques amenées à légiférer.
  • Dans ce débat particulier, le citoyen comprend mal qu’on ne puisse poursuivre des recherches sur un embryon hybride alors que l’on peut détruire ou utiliser un embryon humain.
  • Comme dans la plupart des questions éthiques qui se sont posées depuis les débats qui ont précédé la loi de dépénalisation de l’avortement, est remise en avant la question du statut de l’embryon. Selon le statut qu’on lui accorde et le moment auquel on lui accorde le statut humain, les valeurs de respect de la dignité humaine et de refus d’instrumentalisation de l’humain, partagées par la plupart, s’appliquent bien différemment. Ce n’est que dans un débat démocratique éclairé par les comités éthiques que notre société peut tenter de concilier le souci de protéger la dignité de l’humain à naître et la recherche de nouvelles thérapies susceptibles de soulager la souffrances d’autres humains [3] .

 

 


[1] Dans Le Monde, le 23 mai 2007.
[2] Michel Ghins, cité par C. Delhez dans l’article “Les embryons hybrides. Que faut-il en penser ? », Dimanche, n°37, le 07 octobre 2007.
[3] Cette analyse a été rédigée par Marie Gérard, Couples et Familles

 

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