Analyse 2008/5

Dans le langage populaire, on entend souvent parler de la prostitution comme le plus vieux métier du monde. Cela signifierait-il qu’il ne sert à rien de lutter contre la prostitution puisqu’elle est perçue comme un métier  au même titre qu’un autre? La prostitution fait débat dans notre société car elle suscite des discussions tantôt sur le plan éthique tantôt sur celui du droit (droit au travail et droit de disposer de son corps).


La question de la reconnaissance de la prostitution est en effet délicate suite à la charge éthique et morale qui pèse sur cette problématique. Il existe différentes façons de réagir à l’existence de la prostitution. La prostitution est un sujet qui divise, d’un côté, on retrouve les abolitionnistes, de l’autre, les réglementaristes. La prostitution est-elle un métier ou une exploitation ? Est-elle un travail comme un autre qu’il faut réguler et protéger ? Faut-il la légaliser ou l’interdire ? Plus qu’un débat, la vision et l’approche de chaque Etat vis-à-vis de la prostitution renvoie à une certaine représentation de la femme dans la société et à un certain système de valeurs.


La prostitution : symbole d’esclavage sexuel moderne ou travail sexuel à réglementer ?


Pour les partisans du courant abolitionniste, dont font partie un nombre important de féministes, la prostitution n’est pas un métier, mais une violence sexuelle inacceptable. Ils revendiquent le droit des femmes de disposer de leur corps, mais pas pour le vendre ! Ils font d’ailleurs appel au principe universel qui défend le fait que le corps est inaliénable et ne peut donc faire l’objet d’une transaction financière. Ils sont contre l’appropriation du corps des femmes par les hommes et contre l’usage patriarcal fait de leur corps. Pour eux, il ne s’agit pas du droit de se prostituer, mais du droit des hommes de prostituer des femmes.


Les abolitionnistes sont univoques : la prostitution n’est pas un métier comme un autre. Il justifie cette idée notamment par le fait qu’il n’existe pas de formation pour être prostituée (Qui rêverait d’entendre sa fille répondre à la question « Qu’est ce que tu veux faire comme métier plus tard ? », devenir prostituée ? Personne !).


La prostitution va à l’encontre de la dignité humaine et la prostituée est, selon eux, une victime. Faire de la prostitution une profession au même titre qu’une autre, reviendrait donc pour eux à légitimer le proxénétisme et à lui permettre au fond de s’étendre dans les meilleures conditions. Pour les abolitionnistes, légitimer la prostitution laisserait le champ libre à l’exploitation de millions de femmes. De plus, ce courant pense que la réglementation de cette activité ne contribuerait pas à lever la stigmatisation dont sont victimes les prostituées, que du contraire. Nous y reviendrons.


Les réglementaristes, quant à eux, revendiquent le droit de disposer librement de son corps, de s’exprimer sexuellement sans contraintes et luttent pour la réglementation et le contrôle de la prostitution par des règles spécifiques à ces activités. Ils veulent un statut, des droits et des devoirs. En effet, ils souhaitent donner un statut à la prostitution libre, réprimer la prostitution forcée et lutter contre la traite des êtres humains. Mais les abolitionnistes s’opposent à cette idée. Pour eux, la distinction entre prostitution libre et forcée n’est pas chose aisée car « (…) elle ne tient pas compte du déterminisme du milieu (viols, incestes, antériorité d’abus sexuels, dépendances, détresse économique) et des pressions (situations économiques, menaces, maltraitances, chantages) »[1]. Les abolitionnistes insistent sur le fait que les prostituées qui sont forcées gardent souvent le silence et ce pour différentes raisons notamment par crainte (violence physique et psychologique des proxénètes). Il utilise notamment l’exemple de l’ex-URSS : la chute des régimes communistes et l’ouverture des marchés ont entraînés une augmentation du chômage et de la pauvreté. Les femmes étant le plus touchées par la pauvreté, des réseaux mafieux se sont constitués et ont profités de leur vulnérabilité. Ils dénoncent le fait que ces réseaux promettent une vie meilleure à nombreuses de ces femmes qui sont aujourd’hui prises aux pièges dans des réseaux criminels. A cela s’ajoute les contraintes économiques (elles gagnent en effet dix fois plus que dans leur pays) et le fait de devoir surmonter la honte. Les prostituées sont pour eux des victimes.


Sur le plan social, les réglementaristes mettent en avant le fait que l’absence de statut renforce la marginalisation. « Reconnaître la prostitution comme une profession et dépénaliser son exercice pourront lutter contre l’exclusion forcée des prostituées qui naviguent aujourd’hui dans une zone franche de non-droits »[2]. Alors que le courant réglementariste voit dans la réglementation de cette activité, plus de droits et de respect de la dignité humaine, les abolitionnistes soutiennent que ces règles renforceraient la stigmatisation (fichage, dépistage, cantonnement dans des lieux et horaires précis) et la marginalisation dont les prostituées sont victimes.


Le cadre européen : la Belgique, la Suède et les Pays-Bas


Le cadre européen le plus répandu, dont fait partie la Belgique, est abolitionniste. La politique menée est conforme à la convention de New-York qui préconise la punition des personnes qui « embauchent, entraînent ou détournent en vue de la prostitution une autre personne, même consentante » (Art. 1) ou qui « tiennent, dirigent ou, sciemment fiancent une maison de prostitution » (Art. 2). La loi belge préconise la tolérance de la prostitution, la pénalisation de son exploitation et interdit la publicité pour des offres de services sexuels. Elle ne l’interdit donc pas, mais punit ceux qui y contribuent.


Cependant, dans les faits, la Belgique tient une position ambiguë vis-à-vis de la prostitution. Pascale Vielle, professeur à l’UCL, et Steve Gilson, avocat, dénoncent dans leur article « Reconnaître la prostitution. Le droit social au service d’une éthique féministe et progressiste »[3], le laxisme des parquets par rapport à la répression des proxénètes et la tolérance quasi institutionnalisée d’établissement de prostitution clairement visibles. Ils ajoutent à ce constat « Une hypocrisie souvent relevée réside par ailleurs dans la situation juridique paradoxale des prostituées : citoyennes du point de vue du droit fiscal, mais trop souvent ignorées par les autres branches du droit, dont le droit social »[4]. Les deux auteurs rejoignent ici le courant réglementariste qui réclame le droit au travail et le droit à la sécurité sociale pour les prostituées.


Aujourd’hui, en Europe, deux modèles emblématiques s’opposent : la Suède et les Pays-Bas. Depuis 1999, la Suède a choisi de criminaliser la consommation des services sexuels à l’instar des exploitants. C’est ce qu’on appelle « la pénalisation du client ». Cette loi est basée sur une volonté de dissuader les clients. L’idée est de « (…) décourager la demande pour diminuer l’attrait financier du secteur, contrer le proxénétisme et donc renforcer la lutte contre la traite des êtres humains »[5]. Ce modèle est appelé néoabolitionniste.


Dans le modèle hollandais, dit néoréglementariste, ils ont normalisé la prostitution et son exploitation en les intégrant dans le droit commun du travail et de la sécurité sociale. « Il s’agit de sortir du paradigme abolitionniste en cessant de considérer les prostituées comme des victimes et en les reconnaissant comme des travailleuses ordinaires, soumises de plein droit au droit du travail et de la sécurité social »[6].


Le point de vue d’Espace P., acteur de terrain


Espace P.[7], est un centre d’aide aux personnes prostituées à Bruxelles qui travaille sur le terrain depuis 1988. L’ASBL s’appuie sur l’article 3 de la charte européenne des droits de l’homme qui défend la liberté de tout citoyen de disposer de son corps. Elle partage les mêmes idées que le courant réglementariste. Elle distingue la prostitution libre et forcée, et lutte contre cette dernière. Ils ont pour philosophie de respecter les choix de vie de chacun sans émettre de jugement moral.


Les objectifs[8] poursuivis par Espace P. sont multiples :

  • Repenser  les conditions de travail d’un secteur aujourd’hui livré à lui-même et à l’arbitraire.
  • Adapter les droits sociaux des travailleurs du sexe à la réalité de leur travail.
  • Créer un cadre législatif et social de travail.  
  • Rendre l’exploitation du travail sexuel d’autrui moins attrayant financièrement.
  • Oeuvrer pour que le milieu du travail du sexe soit le moins clandestin possible, que l’accès des travailleurs à l’aide et à l’information soit le plus aisé possible et que la lutte contre la traite des êtres humains soit ainsi facilitée.
  • Agir sur l’image du travailleur du sexe et du client dans l’opinion publique, combattre les clichés qui stigmatisent le travailleur du sexe vu comme une victime et le client comme l’abuseur.

En tant qu’acteur de terrain, le centre Espace P. apparaît comme plus proche d’une réalité qu’il côtoie tous les jours. La problématique de la prostitution est vaste, il n’y a pas de politique ou de réponses toutes faites face aux questions posées d’entrée de jeu.


Un sujet qui fera longtemps débat


A travers cet article, nous avons tenté de mettre en avant les différentes positions qui existent face au phénomène de la prostitution et leur antagonisme. Les débats sur le sexe moyennant payement sont nombreux, mais trop souvent les principaux acteurs de ce débat en sont exclus. La parole des prostituées se voit généralement appropriée par chaque courant qui selon tel ou tel témoignage tente d’appuyer son discours. « Si je veux démontrer que les prostituées veulent un statut, je sais chez qui je vais poser la question-tout comme si je veux démontrer le contraire »[9]. Quelles paroles sont vraiment laissées aux prostituées ? Il importe d’inclure dans ce débat les acteurs concernés qui savent mieux que quiconque parler de leur activité, de ce qu’ils vivent et désirent.    


Quelque soit la politique d’abolition ou de réglementation menée par les Etats, nous pensons qu’il importe d’accompagner la loi de politique d’aide et de soutien aux prostituées, de mener des campagnes de santé et de sensibilisation, de leur fournir une écoute et de développer des politiques de réinsertion professionnelle. Un travail doit également être fait  à long terme sur les mentalités tant chez les hommes que chez les femmes, afin que la prostitution cesse d’être banalisée et que la dignité humaine soit respectée. Le débat doit donc se placer au-delà de la morale, des jugements de valeurs, pour viser une société dans laquelle les droits et libertés des citoyens sont respectés[10].

 

 


 

[1] « La prostitution, pour ou contre la légalisation ? », recueil d’articles chez Editions Espace de Libertés, 2004, p. 10.
[2] Id., p. 16-17.
[3] « Reconnaître la prostitution. Le droit social au service d’une éthique féministe et progressiste » de Pascale Vielle et Steve Gilson dans « La prostitution, pour ou contre la légalisation ? », dossier La pensée et les hommes, n°54.
[4]« La prostitution, pour ou contre la légalisation ? », recueil d’articles chez Editions Espace de Libertés, 2004, p. 10. , p. 113.
[5] Id., p. 111.
[6] Id., p. 112.
[7] www.espacep.be
[8] Id., p. 103.
[9] Id., p. 107.
[10] Analyse réalisée par Séverine Wodon

 

 

 

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FREG
En sah c grave interressant mais apres g eu la flemme de tout lire vu que cmega long
la bise

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