Analyse 2006/18

Face aux évolutions de plus en plus rapides qui marquent notre monde, de nombreux parents se demandent quelle éducation ils peuvent apporter à leurs enfants. L’essentiel est sans doute de retourner aux concepts de base de toute démarche éducative. C’est ce que propose la réflexion ci-dessous.


Eduquer


Une première réflexion [1] sur le mot lui-même, à partir de son étymologie. Ce mot, qui tire son origine du latin, est construit au départ de deux mots latins : « ex », qui signifie « hors de » et « ducere », qui signifie « conduire ». Ainsi, éduquer signifie littéralement « conduire hors de ». Que l’éducation soit une manière de conduire l’enfant et le jeune est une opinion partagée par beaucoup de monde. Mais que ce soit l’art de les « conduire hors de... » n’est peut-être pas aussi évident. Et, d’ailleurs, hors de quoi ? Comme un papillon ne peut devenir papillon que s’il parvient à sortir de sa chrysalide, cette espèce de carapace protectrice dans laquelle il commence son développement, l’enfant a besoin de sortir de lui-même. Pensons au jeune enfant, à sa crainte des autres, à sa dépendance absolue par rapport au monde qui l’entoure. Il est déjà lui-même, certes, différent de toutes celles et de tous ceux qui l’ont précédé, mais il est totalement en devenir. Il doit quitter peu à peu l’enveloppe de l’enfance pour se déployer, pour grandir, pour advenir à lui-même. Eduquer, c’est donc aider l’enfant à sortir de sa dépendance infantile.


Revenons-en à l’image de la chrysalide. Elle est incapable de se déplacer. Enfermée sur elle-même, cette forme de vie en formation qui deviendra papillon, fait partie intégrante de son milieu de vie. Elle en fait partie de manière absolue et radicale, elle en est en quelque sorte prisonnière. De la même façon, l’enfant est relié de manière absolue aux adultes qui l’entourent, ses parents, ses frères et sÅ“urs, sa famille élargie, son milieu de vie. Sans eux, il ne survivrait même pas. Pourtant, s’il restait enfermé dans ce milieu, il ne se développerait que partiellement. Il resterait confiné au « même ». L’éduquer, c’est lui apprendre, une fois sorti de sa chrysalide, à ouvrir les ailes et à s’envoler, à déployer ses propres couleurs et à aller à la rencontre des autres. Eduquer, c’est donc aussi aider l’enfant à aller vers autrui.


Enfin, rien n’est immobile. Le lieu, l’atmosphère, le contexte dans lesquels naît l’enfant ne sont pas les éléments dans lesquels il vivra demain. Il rencontrera des circonstances et des milieux de vie que nous ne soupçonnons même pas. Il lui faudra donc, jour après jour, sortir d’où il est et de ce qui est, pour aller vers l’ailleurs de ce qui sera. C’est vrai pour toute personne, tout au long de son histoire. « Tomorrow i an other day », “demain est un autre jour”, dissent les Anglais. Nous ignorons toujours de quoi demain sera fait. Eduquer, c’est donc aussi aider l’enfant à aller sereinement et avec confiance en lui vers ce qui sera, non pour le subir, mais pour le construire.


L’éducation, ainsi considérée au départ de ses racines étymologiques, racines chargées de la sagesse accumulée au cours de l’histoire, est donc un faisceau de paroles et de comportements qui ont pour objectif d’offrir à l’enfant la capacité de prendre son élan vers lui-même, vers les autres et vers l’avenir. Tout un programme.


Pour en terminer avec cette évocation étymologique, rappelons-nous aussi que le mot « enfant » vient lui aussi de la contraction de deux mots latins « in » et « fans » qui, pour faire bref, signifient « non parlant ». L’enfant serait donc celui qui est encore dans l’incapacité : de se dire à lui-même, de parler et donc d’aller vers les autres, de dire sa compréhension du monde et ses désirs d’avenir. Un contenu somme toute fort proche de ce que révélait l’étymologie du mot « éduquer ».


« Pour » du « nouveau »


Le mot, par son ambiguïté, pourrait être un piège. En effet, il pourrait induire l’idée qu’il s’agirait de programmer les enfants pour qu’ils s’intègrent à ce que nous estimons être le meilleur contexte pour eux. Dans le souci de vouloir leur bonheur, nous nous aveuglerions toutefois pour une raison bien simple : ce contexte est nouveau. Il nous est donc par essence inconnu. Nous pourrions bien sûr prétendre que notre capacité d’analyse du monde qui nous entoure est si grande que nous sommes capables d’en préciser dès aujourd’hui les effets positifs comme les dérives qu’il connaîtra demain, mais les évolutions sont à ce point importantes et rapides que nous ignorons presque tout de l’avenir. Nos parents n’auraient pas pu imaginer, le jour de notre naissance, le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Une de mes grands-mères, née à la fin du dix-neuvième siècle dans une petite ferme au sol en terre battue, est allée en avion à Lourdes et regardait à la fin de sa vie la télévision avec un appareil auditif. Les conditions de vie des gens de son milieu avaient probablement changé davantage entre sa naissance et sa mort qu’entre le moyen-âge et l’époque de sa naissance. Comment ses parents auraient-ils pu l’y préparer ?


Pourtant, de nombreux parents conçoivent leur éducation non seulement comme si rien ne devait changer dans l’avenir, mais aussi comme si le temps de leur propre jeunesse était encore celui de leurs enfants. C’est un peu comme si l’on voulait apprendre à quelqu’un à conduire une voiture en ne regardant que dans le rétroviseur. Ce n’est pas pour la société d’hier ou d’aujourd’hui que nous éduquons nos enfants, c’est pour celle de demain. C’est à l’inconnu que nous devons les préparer.


Monde


Il reste un seul mot à envisager : le monde. Il s’agit bien sûr du contexte dans lequel nous vivons et qui évolue sans cesse. Mais le contexte a ceci de particulier aujourd’hui qu’il est aux dimensions de la planète. Le monde est devenu un village et la mondialisation est un fait et pas seulement un concept d’économistes ou de journalistes. Non seulement tout lieu du globe peut être atteint en moins de 24 heures, mais les moyens de communication nous permettent aussi de communiquer presque instantanément avec un ami à l’autre bout du monde, grâce au GSM ou à internet.


Toutefois, les structures internationales n’ont pas suivi le rythme de cette évolution. Nous n’en sommes encore qu’à balbutier des dispositifs supranationaux, qui devraient permettre l’élaboration de lois qui obligent les puissances (financières surtout) à tenir compte du bien-être de toutes et de tous. Nous voyons en effet, que ce soit au niveau mondial ou à l’intérieur de chaque pays, que les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches. La globalisation des lois du marché et l’idéologie qu’elle propage ne trouvent pas encore de contre-poids suffisant.


Mais quel rapport avec l’éducation pour un monde nouveau ? Peut-être simplement -et c’est bien dans cette optique que « Couples et Familles » conçoit l’éducation- parce que les germes d’une société nouvelle plus solidaire et plus juste se trouvent dans l’éducation. Un exemple : l désobéissance aux lois érigée en sport dans l’indifférence générale. Lacordaire disait il y a plus de 100 ans que c’est la loi qui libère les pauvres des riches. Dans nos pays de forte industrialisation, les luttes ouvrières ont créé un rapport de force qui a amené le pouvoir politique à se démocratiser et à ériger des barrières aux puissances de l’argent. Mais dès que les techniques le leur ont permis, ces puissances financières se sont mises à délocaliser leurs activités pour échapper aux lois mises en place. Simultanément, elles ont investi dans la diffusion de l’idée que la liberté économique signifiait la liberté pour toutes et tous. Souvent, sans même en prendre conscience, nous adoptons cette idée et la transmettons à nos enfants.


Autre exemple, le contournement de la règle dans les compétitions sportives. Ne parlons même pas du dopage, mais seulement la « faute obligée », pour arrêter par exemple un joueur de l’autre équipe qui s’élance vers le but, qu’entérinent les commentateurs sportifs en la qualifiant d’indispensable. La loi du plus fort a donc repris sa force et nous la cautionnons dans nos propres comportements.


Si quelque chose a une chance d’infléchir cette dérive, c’est bien l’éducation que nous donnons à nos enfants. Pour qu’ils puissent s’engager avec confiance dans l’avenir, avec le sentiment que leur existence peut trouver sens, il importe de :

  • leur donner une structure de personnalité qui leur garantisse une autonomie de pensée et d’action ;
  • leur apprendre progressivement qu’ils ne doivent rien admettre, en quelque domaine que ce soit, s’ils ne partagent pas cette opinion ou n’acceptent pas ce comportement. Cela s’appelle l’esprit critique (« voir, juger, agir », disait Cardijn aux jeunes ouvriers au sein de la JOC) ;
  • vivre en relation de respect et de solidarité avec toute femme et tout homme, individuellement et collectivement, afin que l’ayant vécu avec nous, nos enfants puissent en vivre demain ;
  • nous préoccuper de nos responsabilités citoyennes et d’y sensibiliser nos enfants et nos jeunes par le fait même. La démocratie n’est pas d’abord l’affaire des femmes et des hommes politiques, c’est notre affaire à tous. C’est nous qui désignons, parmi nous, les femmes et les hommes qui seront chargés de l’organisation politique de la cité.


Eduquer à l’autonomie, à l’esprit critique, au respect de l’autre, à la solidarité, au respect de la démocratie et de ses lois, à l’engagement dans l’élaboration de l’évolution du monde (même si c’est au niveau de notre quartier), voilà ce que pourrait être « éduquer pour un monde nouveau ».


Pour poursuivre ou approfondir cette réflexion : Eduquer pour un monde nouveau, Dossier NFF n°43, 1997/03. Les enfants face à l’actualité, Dossier NFF n°72, 2005/02. Nouveaux médias et relations, Dossier NFF n°54, 2000/02. Quels repères leur donner ?, Dossier NFF n°63, 2003/01

 

 


[1] texte rédigé par Jean Hinnekens

 

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