Analyse 2006/10

Notre époque se caractérise sans doute par une recherche très forte d’épanouissement personnel. Mais comment concilier cette aspiration avec le besoin que nous avons de nouer des liens avec les autres ?


Présentation de la question


Pour vivre, nous devons répondre à nos besoins fondamentaux : nourriture, sécurité, logement, etc. Mais nous devons aussi créer des liens. Les enfants, par exemple, qui connaissent des problèmes d’attachement [1] dans leur plus jeune âge (en raison d’un séjour prolongé en clinique, d’abandon par les parents, etc.) éprouvent souvent de grandes difficultés à grandir harmonieusement et à s’épanouir. Mais créer du lien ne paraît pas facile aujourd’hui : les familles sont beaucoup plus éclatées que par le passé et les groupes sociaux auxquels on pouvait s’identifier également (milieu, classe sociale, confession philosophique ou religieuse, etc.). En outre, la culture individualiste ambiante incite à penser à soi avant de se préoccuper des autres. Pourtant, il est difficile de trouver son épanouissement personnel sans créer du lien. Comment donc arriver à articuler aujourd’hui le souci de soi et le souci des autres, l’épanouissement personnel et la solidarité ?


« Divan, barbecue, comité » ou quelques réflexions sur les différents types de relations


Avant toute chose, il est sans doute bon de rappeler que les relations peuvent être de différents types. Selon la symbolique empruntée à un colloque [2] organisé il y a quelques années par le Cefoc, les relations que nous tissons peuvent être caractérisées par trois symboles.


Le divan. C’est le divan dans lequel on regarde la télé, dans lequel on se repose, on prend du bon temps. Il symbolise l’attention à soi. Mais le divan, c’est aussi celui du psychanalyste, où l’on cherche à se trouver à soi-même, à résoudre certains conflits intérieurs, à dépasser un mal-être, à être « bien dans sa tête ». Dans cette relation première, la relation à soi, on cherche son propre épanouissement, on cherche à être bien avec soi-même.


Le barbecue, c’est l’occasion de se retrouver en famille, entre amis, entre collègues...C’est une manière de créer du lien social. Le but est d’être bien ensemble.


Le comité (de parents d’élèves, de quartier, de chômeurs, de la salle paroissiale...) c’est une volonté d’agir ensemble sur son environnement. On a bien sûr souvent du plaisir à retrouver les autres membres du comité, mais le but est d’améliorer la société dans laquelle on vit pour y être bien ensemble.


Souvent, quand on n’est pas bien avec soi-même, c’est parce que il y a un problème avec le partenaire, avec le boulot... Mais c’est aussi parce que l’on ne trouve pas de sens à ce que l’on fait (la dépression est la maladie du siècle dans nos pays). Et le sens, on ne le construit pas tout seul, mais souvent en s’engageant avec d’autres, en créant du lien.


Les liens dans les familles d’aujourd’hui


Un des premiers lieux où nous avons la possibilité de créer des liens, c’est la famille. Il est donc utile de s’interroger sur l’évolution des liens dans les familles d’aujourd’hui. Il est tout d’abord utile de se rappeler que la dynamique des liens familiaux est très différente selon le type de liens. Certains liens sont en effet choisis alors que d’autres sont obligés. Deux partenaires se choisissent pour fonder ensemble un couple et une famille, mais les enfants, eux, ne choisissent pas leurs parents, ni leurs frères et sÅ“urs. Par ailleurs, certains liens sont amenés à continuer, alors que d’autres ont pour but de devenir inutiles. En s’engageant l’un envers l’autres, les partenaires ont en tout cas l’espoir que cela durera toute la vie. Un amour pour toujours [3] reste le projet de la plupart des couples, même s’ils connaissent la précarité statistique des liens affectifs. A l’opposé, les liens éducatifs que les parents nouent avec leurs enfants ont pour but de devenir inutiles. Le but de toute éducation est de faire en sorte que les enfants puissent voler de leurs propres ailes, puissent se passer de l’aide de leurs parents. La manière dont nous nouons des liens sera donc fortement influencée par l’objectif de ce lien et il est donc toujours utile de s’interroger sur le but propre d’un lien.


Autre caractéristique des liens familiaux, qui a fortement changé ces dernières décennies : la famille est devenue un lieu démocratique. Si le mari avait hier un rôle dominant par rapport à la femme, hommes et femmes sont aujourd’hui considérés sur un pied d’égalité, ne serait-ce que par la législation, même si des progrès restent à faire en ce domaine. Par ailleurs, les enfants ont aussi leur mot à dire aujourd’hui : ils ont le droit d’exprimer leur point de vue, ils sont considérés comme des personnes à part entière. Cette nouvelle donne oblige à articuler l’autorité parentale et le droit à l’épanouissement des enfants. Que ce soit entre hommes et femmes ou entre parents et enfants, les relations doivent être conçues sur le mode démocratique, et cela ne facilite pas nécessairement les choses. On dit certains parents démissionnaires parce qu’ils n’arrivent pas à faire cette articulation, on dit certains hommes en plein malaise parce qu’ils n’arrivent pas à trouver leur place face à des femmes émancipées.


Autre particularité fondamentale des liens familiaux aujourd’hui : les liens sont en question. Il suffirait pour s’en convaincre de rappeler quelques études publiées par Couples et Familles ces dernières années : « La famille aux frontières du lien [4] », « Les nouveaux célibataires [5] », « Un bébé toute seule ? [6] » Du fait de l’allongement de la vie, il n’est plus exceptionnel aujourd’hui de rencontrer 4 ou 5 générations successives en vie dans la même famille. Mais cela pose aussi la question des liens intergénérationnels. On connaît aussi la précarité des liens amoureux ou de partenariat au sein d’un couple. Les chiffres sont connus : 1 divorce pour 2 mariages dans les grandes agglomérations urbaines, 1 pou 3 ailleurs. Cette réalité, outre le fait qu’elle provoque bien des souffrances, pose aussi question aux liens entre parents et enfants après la séparation. En cas de divorce très conflictuel (20% des divorces), il est fréquent que l’un des parents - en général le père- voie ses liens avec ses enfants coupés. Il faut aussi rappeler que les liens familiaux se sont multipliés et diversifiés ces dernières années : familles monoparentales, familles recomposées, familles homoparentales, etc.


La famille : laboratoire de l’articulation entre relation à soi et relations aux autres ?


Malgré ou peut-être grâce à tous ces bouleversements du lien au sein des familles, on peut cependant dire que la famille constitue un véritable laboratoire de l’articulation entre la relation à soi et la relation aux autres et qu’à ce titre elle est un lieu d’apprentissage essentiel pour la création de liens de proximité, d’amitié, voire de solidarité.


La première articulation, une articulation de base mais essentielle, c’est que l’on apprend dans la vie familiale que la recherche de soi-même, la confirmation de soi ou l’estime de soi ne peut s’obtenir que grâce au regard de l’autre. Je ne peux me sentir valable sans le regard bienveillant de quelqu’un en face de moi. Les parents jouent ce rôle dès le plus jeune âge de leurs enfants et ceux qui n’ont pas connu ce regard bienveillant en souffrent souvent toute leur vie.


Laboratoire aussi parce que la famille oblige à la solidarité : les nouveaux-nés mourraient s’ils ne bénéficiaient pas de la protection de leurs parents, bien sûr, mais aussi de plus en plus souvent, les familles doivent prendre en charge les aînés qui deviennent dépendants. Une tâche qui pèse le plus souvent sur les épaules des femmes, et en particulier celles de la tranche d’âge 50-60 ans, qui doivent souvent à la fois s’impliquer dans la prise en charge des petits-enfants de la génération suivante, mais aussi des aînés. Autre caractéristique importante de la solidarité familiale : elle se tisse généralement entre des partenaires qui ne sont pas sur un pied d’égalité : adultes et enfants, valides et malades, autonomes et dépendants. Une expérience sans doute essentielle pour de nombreuses relations de solidarité qu’il conviendrait de pouvoir mettre en place dans la société.


Lieu d’expérimentation, la famille l’est aussi au cÅ“ur de la question que posent les relations, les liens aujourd’hui : nous sommes en même temps demandeurs d’autonomie et de relations profondes. Cela peut sembler un paradoxe inconciliable, que caractérise bien le titre donné par le sociologue français François de Singly à un de ces derniers livres « Libres ensembles » Libres [7]. Pourtant, des tas de solutions se cherchent ou se bricolent au quotidien, qui ébranlent peut-être les visions traditionnelles de la famille, mais qui tentent en tout cas d’articuler les aspirations contemporaines : dissociation des liens de couples et des liens de filiation, épisodes de couple successifs, familles recomposées à géométrie variable, couples « apart together » qui essaient d’éviter l’usure du quotidien en ne se rencontrant que pour les bons moments, etc.


Concrètement, quelques pistes pour tisser du lien


A constater le nombre d’adhérents aux sites de rencontre sur internet, il semble clair qu’il est difficile de tisser des relations interpersonnelles aujourd’hui. Mais on n’apprend nulle part à entre en relation, à être soi face à l’autre et à laisser l’autre être lui-même. Certaines écoles proposent des initiations à la relation, mais les offres sont aujourd’hui multiples et les coûts très divers, les propositions commerciales étant généralement plus onéreuses que celles du secteur associatif.


Il est toujours utile également de participer à des groupes d’échange entre parents sur les questions que l’on rencontre dans l’éducation des enfants. Cela peut se faire de manière informelle à la sortie de l’école ou lors d’une réunion de parents d’élèves, mais cela peut aussi s’organiser davantage dans des groupes de parents. L’offre est également variée. Les services que l’on échange entre parents (covoiturage d’enfants par exemple) sont souvent à la base de liens qui peuvent déboucher sur d’autres initiatives à plus long terme.


A un niveau plus collectif, de nombreuses occasions existent pour recréer du lien social par la dynamisation de la vie associative : conseils de participation dans les écoles, associations de parents, groupes locaux d’associations diverses, fêtes locales, etc. Il est intéressant de relever à ce propos des initiatives publiques, comme celles des communes d’Ixelles et de Bruxelles Ville en Belgique, qui organisent, en partenariat avec le milieu associatif qui s’occupe des questions familiales, des conférences régulières sur les questions relationnelles et éducatives.


Enfin, certaines initiatives visent à répondre à des besoins de liens particuliers, comme l’habitat groupé [8] par exemple, qui peut avoir un objectif intergénérationnel .
Bien d’autres pistes s’offrent encore à tous ceux qui veulent recréer du lien aujourd’hui, animés de la conviction qu’une fois les besoins de bases rencontrés, ce n’est que dans la relation aux autres et dans la solidarité que se créera une société où il fait bon vivre [9].

 


[1] Voir à ce propos le livre « La famille aux frontières du lien », publié par les Feuilles Familiales en 2003, qui présente une étude des enfants souffrant de troubles de l’attachement au départ de l’expérience de l’association « Petales ».
[2] « Divan, barbecue et comité », session organisée à Floreffe du 26 au 28/08/2002 par le Cefoc et le CJC. Couples et Familles (José Gérard) y assurait l’animation d’un atelier sur la mutation des liens familiaux.
[3] Voir à ce propos le dossier des Nouvelles Feuilles Familiales « Un amour pour toujours ? » (Dossier NFF n°66).
[4] « La famille aux frontières du lien », livre publié par les Feuilles Familiales en 2003, s’interroge sur plusieurs situations où le lien familial est fortement remis en question : l’influence grandissante des médias sur les enfants, en regard de l’influence des parents ; le lien avec les personnes vieillissantes atteintes de maladie d’Alzheimer ou d’une autre forme de démence sénile ; les troubles de l’attachement ; etc.
[5] « Les nouveaux célibataires », dossier NFF n°74, s’interroge sur les raisons qui font que le célibat apparaît aujourd’hui comme un état enviable, alors que les relations sont présentées comme un moyen d’épanouissement essentiel.
[6] « Un bébé toute seule ? », dossier NFF n°69, s’interroge sur l’augmentation significative du nombre de maternités en solo, quelles qu’en soient les raisons. S’agit-il d’une remise en cause d’une certaine idée du couple ?
[7] ensemble, éd. Nathan, coll. Essais et Recherches, Paris, 2000 et Poche, 2003.
[8] Voir à ce propos le livre « Et si nous habitions autrement ? », Feuilles Familiales, 2001, qui proposait une réflexion philosophique et historique et juridique sur l’habitat groupé et présentait une série de projets concrets.,
[9] Ce texte prend sa source dans l’intervention de José Gérard lors de la journée « Des ficelles pour nos thèmes d’action » organisée par les Equipes populaires le samedi 14 octobre 2006 à Namur.

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