Analyse 2006/7

De plus en plus de familles connaissent aujourd’hui des séparations, des nouvelles alliances, des recompositions. Comment s’ajuster à ces situations nouvelles ? Au départ de l’exemple d’une famille particulière, Christine Vander Borght invite à s’interroger sur ces configurations familiales nouvelles.


Une famille « patchwork »


Pour illustrer le propos, Christine Vander Borght propose une technique utilisée parfois en thérapie familiale : composer ensemble la « sculpture » d’une famille. Il s’agit ici la famille de Max, où chacun tiendra un rôle particulier. Elle invite quelques personnes à s’identifier à un des membres de la famille qu’elle décrit et à monter sur scène pour une « photo de famille ».


Max, âgé de trois ans, a deux parents : Paul et Virginie. Avant de se marier ensemble, Paul et Virginie avaient tous deux connu un couple antérieur et avaient eu des enfants. Avec son ex-mari Igor, Virginie a eu deux enfants : Jérémy (17 ans) et Esther (14 ans). Avec son ex-femme Michèle, Paul a eu une fille, Lola (8 ans). Cela fait 4 enfants, 4 parents et 8 grands-parents. Michèle et Igor, les deux « ex », ont également recomposé des couples.


A 3 ans, Lola, la fille de Paul et Michèle, a eu une très grave maladie. Son père vivait seul à cette époque et s’occupait donc seul de sa fille. Il a dû la conduire à l’hôpital, au service des urgences. Pendant une semaine, le pronostic fut mauvais, on pensait que l’enfant allait mourir. Cela a donc renforcé le lien qui relie Paul à sa fille. Cela pose question à Virginie, sensible à la qualité des relations, persuadée qu’il s’occupe davantage de sa fille que de leur fils Max. Mais quand Paul veut s’occuper d’Esther et de Jérémy, les enfants de Virginie, cela pose aussi problème, car il n’est « que leur beau-père ». Toutefois, des liens se créent entre Paul et Jérémy ; moins avec Esther, car celle-ci ne sait pas trop comment se situer, et cela malgré déjà quatre années de vie commune... Esther et Jérémy vivent une semaine chez leur mère Virginie et une semaine chez leur père et sa nouvelle femme. Idem pour Lola., en garde alternée, elle vit une semaine avec Max, Jérémy et Esther chez son père, et une semaine avec sa maman et son beau-père.


Photo de famille


A l’occasion de la fête de Pâques, les grands-parents sont invités pour une réunion de famille. Â partir de cette situation réelle, l’intervenante propose aux participants de composer une sculpture familiale. Les personnes qui jouent le rôle d’un membre de la famille montent sur scène pour prendre position. Comme chaque fois que l’on fait une photo de famille, chacun est un peu raide.Voici quelques commentaires énoncés par les « acteurs » : Â 17 ans, pour Jérémy, les photos de famille, c’est pas trop son truc. Esther, c’est pareil. Paul, lui, est très fier de ses enfants. Les grands-parents sont très présents du côté de Virginie, ce qui n’est pas le cas pour les parents de Paul, qui gardent une certaine distance. Chaque « acteur » exprime ensuite comment il a ressenti sa position dans cette structure familiale, et cela peut être mis en relation avec des résonances personnelles. Michèle se sentait un peu seule, à l’écart. Max trouvait que personne ne s’occupait de lui, à part sa maman. Il était content que son père vienne près de lui. Virginie s’est sentie rejetée par Max mais sans trop savoir pourquoi et s’est quand même rapprochée de lui. Esther souhaitait se rapprocher de sa mère et de sa grand-mère qui, elle, se sentait très en retrait. Igor était très fier au moment de la photo puis se sentit perdu parce que ses enfants étaient près de leurs grands-parents maternels. Quant au père de Paul, il voulait aller vers son fils... Ces quelques réactions illustrent bien les questions auxquelles nous sommes confrontés dans nos vies familiales : comment nous ajuster aux changements de configuration relationnelle ? Comment changer, puisque si nous changeons, nous obligeons les autres à changer aussi ? Quels sont les défis à relever pour maintenir les liens, la confiance, les valeurs de solidarité et de cohérence ?


Quelles leçons en tirer ?


Il s’agissait ici de la représentation d’une famille qui va bien. Une photo de famille comme celle-ci est assez rare, il faut le reconnaître, car elle demande beaucoup d’ajustements relationnels. Cette famille a pourtant des défis très importants à relever pour maintenir sa cohésion. Et l’on voit bien que ces défis sont différents pour chaque membre de cette famille qui est en train de se construire une nouvelle identité, avec de nouvelles frontières, de nouvelles règles, de nouvelles relations. Une telle recomposition ne peut se faire qu’au prix de certains deuils, de pertes, de désillusions et d’une grande dose de créativité.


Prenons l’exemple d’Igor. Quand il passe dans la maison de Paul et Virginie, il continue à aller dans la cuisine et à soulever le couvercle des casseroles pour voir ce que Virginie prépare pour le repas. Cela ne plaît pas vraiment à Paul, mais ce dernier comprend qu’il s’agit là d’une espèce de code de rencontre entre Virginie et son ex-mari, à travers lequel leur relation continue à vivre « malgré » leur rupture. L’épreuve d’une rupture (familiale, conjugale, amoureuse...) est toujours difficile, car elle demande un réel travail de réaménagement identitaire : on ne peut plus continuer comme avant, puisqu’une personne importante pour nous disparaît de notre réseau relationnel. Par rapport aux « ex », des attitudes très différentes peuvent être adoptées par les proches de ceux qui se séparent, en fonction de la tonalité de la rupture et des alliances déterminantes qui unissent les personnes. Il est assez difficile de rester en bons termes avec deux personnes qui se détestent, car elles attendent de nous que nous choisissions notre camp. Dans ces situations, la place des grands-parents est souvent importante, car ils peuvent s’efforcer de prendre de la distance par rapport aux moments conflictuels qui vont séparer leurs enfants et beaux-enfants.


Prenons l’exemple de Max. Il a une position un peu particulière, puisque c’est lui qui donne prétexte à cette réunion. Il a peut-être la seule position enviable : il a un papa, une maman, un demi-frère et deux demi-sÅ“urs. Il a du monde autour de lui. Mais d’un autre côté, c’est lui le ciment de tout le groupe, et cela pourrait s’avérer lourd à porter pour un enfant.


Une place pour chacun


Comme on l’a vu dans cette représentation, la notion de frontière est très importante. Où la place-t-on ? Où commence et où s’arrête la famille ? Pourquoi avoir invité ceux-là pour la « photo » ? Les frontières familiales sont plus perméables, plus flexibles qu’auparavant. Les familles ont, en général, des frontières assez étanches, mais il y a de nouveaux arrivants à qui il faut faire de la place, soit par les naissances, soit par les alliances, ou pour toute autre forme de recomposition. On voit aussi qu’avec une nouvelle configuration familiale doit se créer un nouveau mode d’être ensemble. Comme, par exemple, ce qui va se créer à partir de Paul et Virginie, avec Max, avec la garde alternée de Lola et la garde alternée de Jérémy et Esther. Tout ceci constitue une nouvelle manière de construire cette famille-là. Ce qui est aussi délicat pour les familles patchworks, c’est la manière dont les père et mère vont être capables de laisser de la place aux beaux-parents dans leurs relations avec les enfants. Il faudra faire la différence entre les parents biologiques, légaux, adoptifs, du quotidien, d’élection... Et cela n’est pas sans conséquence pour les questions d’autorité . On a vu aussi que l’engagement relationnel en fonction des générations peut être amplifié ou au contraire mis à distance par ce jeu des recompositions. Les recompositions questionnent les places de chacun. C’est un changement d’état important, qui n’est pas uniquement lié à des recompositions. Il peut aussi avoir lieu suite à une maladie, par exemple, qui va obliger à réajuster les rôles familiaux, ou en fonction des évènements du cycle de vie de la famille, de l’ équilibre des âges, etc. Dans la famille dont nous avons parlé ici, l’ajustement a demandé beaucoup de tolérance et de patience à Paul et Virginie, au-delà de leur belle histoire d’amour. Une histoire à vivre dans le quotidien, tout en étant issu, chacun, de familles qui ont des modes de cohésion très différents. La famille de Virginie connaît une cohésion vraiment très forte, plutôt de type fusionnel, avec une grande proximité, mais aussi beaucoup de bagarres. Car se bagarrer, c’est aussi une manière de rester en lien. De nombreux éléments sont donc susceptibles d’empoisonner la relation de couple entre Paul et Virginie. Leur vie n’est pas un conte de fées ! Mais ils forment un couple généreux, et partagent des valeurs communes.


Les grands-parents : une place particulière


Et les grands-parents ? Pour des personnes qui approchent la soixantaine, il est difficile de s’adapter à des familles qui éclatent. Dans les années 50, le couple avait une autre dimension. Si les grands-parents d’aujourd’hui prennent du recul par rapport à ces situations, c’est parce qu’ils ne savent pas trop comment faire. Une rupture de couple est toujours difficile à comprendre. Les choses vont trop vite. De plus, les jeunes couples ne trouvent pas toujours les mots pour expliquer leurs difficultés à leurs parents. Ils traversent des moments d’émotions intenses et contradictoires. Les enfants voudraient aider leurs parents et grands-parents, mais ils n’y arrivent pas. On peut déjà aider certains grands-parents en soutenant simplement le fait qu’ils aient du mal à accepter la situation, parce qu’ils ont grandi dans une époque où on insistait fort sur la fidélité. Ils ont certainement traversé eux aussi des conflits, mais ils les ont dépassés et ne comprennent pas que leurs enfants n’y arrivent pas. De plus, les grands-parents doivent aussi faire le deuil du conjoint qui « quitte la famille », avec lequel ils entretenaient peut-être de bonnes relations. Pourtant, les grands-parents ont un rôle important dans ces situations de séparation. Lorsque le processus de la séparation est enclenché, ils peuvent assurer la continuité et rassurer les enfants alors que les parents ne sont pas encore en mesure de le faire. En effet, ceux-ci sont souvent trop envahis par les émotions de la séparation et ne savent pas,momentanément, offrir une sécurité affective suffisante à leurs enfants.


Pour Couples et Familles

  • Dans ces circonstances de plus en plus fréquentes de recompositions familiales, Couples et Familles rappelle l’importance des aides thérapeutiques auxquelles les familles peuvent recourir pour arriver à former un nouvel ensemble harmonieux où chaque trouve sa place malgré les conflits éventuels.
  • Les services de médiateurs peuvent aussi se révéler très précieux pour offrir un regard bienveillant et neutre face aux différents protagonistes.
  • Par ailleurs, sur le plan juridique, il faudrait aussi pouvoir garantir une place pour tous. On sait que des difficultés se posent déjà lorsque un jugement a été rendu, par exemple lors de non présentation d’enfants pour permettre à l’autre parent d’exercer son droit de garde. Mais la question est encore plus complexe pour les grands-parents ou d’autrs personnes proches qui ne disposent pas d’un lien reconnu avec l’enfant. Sans doute faudra-t-il élaborer dans les années à venir un statut des tiers, par exemple pour favoriser la possibilité pour un enfant de revoir son "ex-belle-mère" s’il le souhaite après la séparation du deuxième couple de son papa.

 


Texte rédigé par José Gérard, au départ de la séance animée par Christine Vander Borght, psychologue et psychothérapeute au service de santé mentale « Le Méridien », dans le cadre des Midis de la Famille d’Ixelles.
Le Méridien Rue du Méridien, 68 - 1210 Bruxelles 02/218.56.08
A lire :
« La famille recomposée. Une famille composée sur un air différent », M.C. Saint-Jacques et C. Parent, 2002. Un livre canadien, très concret, qui explore l’ensemble des défis à relever pour chaque membre d’une famille recomposée : les parents, les beaux-parents, les enfants.
« Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune », F. de Singly, Editions Nathan, 2003, 256p.

Masquer le formulaire de commentaire

1000 caractères restants