Analyse 2006/3

On retrouve à l’adolescence la même problématique que celle que vivent les enfants entre deux et trois ans : la période du non. Dans l’un et l’autre cas, l’enfant s’oppose pour exister par lui-même. Une période souvent difficile à vivre pour les parents.


L’éducation n’est pas une science exacte


Certains parents ont toujours l’impression de ne pas être de bons parents, de ne pas réagir comme il faudrait. Mais les parents doivent se débarrasser de leur culpabilité. Il n’y a pas « une » bonne éducation, une théorie qui ferait que tout se passe bien lorsqu’on l’applique, il y a seulement l’éducation que nous avons envie de donner à nos enfants. On peut avoir les plus beaux schémas théoriques en tête, ce n’est pas pour autant que cela fonctionne dans la réalité. Et si l’on rencontre des situations difficiles, il ne faut pas penser que l’on a tout raté.


Lorsque nous nous positionnons en tant qu’adultes et que nous disons aux adolescents que nous ne sommes pas d’accord, ils ont l’art d’essayer de nous faire croire que nous sommes ringards, que tous les parents des copains et des copines sont d’accord avec ceci ou cela. D’où l’importance de rencontrer d’autres parents et d’en parler ensemble, pour repenser les structures et les limites que nous avons à installer. Le propre de l’adolescence c’est de vérifier si toutes les limites ont du sens. L’adolescent les interroge donc les unes après les autres.


A l’adolescence comme à deux ans et demi ?


Pourquoi deux ans et demi ? On retrouve à l’adolescence la même problématique que celle que vivent les enfants entre deux et trois ans : la période du non. Une période souvent horrible pour les parents, qui rêvaient encore que tout se passerait bien. On appelle cela la « petite adolescence ». L’enfant découvre qu’il peut dire non et trouve cela extraordinaire, au point de dire parfois non à tout. C’est une façon pour l’enfant de dire qu’il existe. Qu’après avoir été soumis pendant deux ans aux désirs de ses parents, il souhaite marquer son individualité. Toute notre vie, nous recherchons notre identité, nous essayons de répondre à la question : « qui suis-je ? ». En tant qu’adultes, nous possédons des repères pour répondre à cette question. Pourtant, le moindre grain de sable peut nous faire oublier qui nous sommes : une soirée horrible, la perte du boulot, le couple qui bat de l’aile, etc., et nous nous sentons ébranlés dans notre identité. Un petit enfant, lui, n’a pas encore tous ces repères. Pendant deux ans, il a été presque confondu avec son père et sa mère. Puis il a commencé à s’autonomiser, à découvrir qu’il n’est ni « papa » ni « maman », qu’il a ses propres besoins, ses propres désirs, son projet « propre ». Le fait de vouloir faire les choses lui-même, de dire non, c’est aussi le signe qu’il va bien. Il vit sous le principe du plaisir et veut tout explorer, tout tester. Le rôle des parents, rôle bien difficile, est de lui mettre des limites. Et c’est parfois pénible de devoir sans cesse rappeler les limites. Dès le moment où il a conscience d’exister en tant qu’individu à part entière, le petit enfant réessaie tout ce qu’il avait envie de faire mais qui lui était interdit. Et en plus de cela, il a envie de tester toutes les nouvelles possibilités que le fait de grandir lui offre. Les « non » des parents se multiplient et augmentent en intensité. Et on finit parfois par crier alors qu’on voudrait rester calme. C’est presque impossible de ne pas crier et les parents n’ont pas à se sentir coupables d’avoir haussé le ton. Notre rôle n’est pas de faire plaisir mais d’éduquer. Même s’il réagit négativement, intérieurement l’enfant est rassuré. « Tout n’est pas possible ».


L’adolescent est lui aussi, comme à deux ans et demi, confronté à la nécessité de se positionner. Il faut en être conscient pour ne pas se dire à chaque difficulté que nous ne sommes pas de bons parents. Lorsqu’il s’oppose, l’enfant ne nous montre pas notre échec de parents, il nous montre simplement qu’il grandit. Tout enfant doit passer par là. Il n’existe pas tant qu’il dit « oui ». Il se révolte contre toutes les injustices, il veut inventer un autre monde, une autre vie. Heureusement. Ce n’est donc pas un signe d’échec pour les parents.


La ligne rouge


Je me suis occupé pendant plusieurs années de la Maison Ouverte (voir note en fin d’article), lieu d’accueil d’enfants de 0 à 4 ans. Dans la pièce où l’on accueillait les enfants, on avait tracé une ligne rouge qu’ils ne pouvaient pas dépasser avec leur vélo. Cela servait à montrer que même avec des petits, il y a des règles. Dans tous les lieux de vie qu’il connaîtra ensuite, l’enfant découvrira qu’il y a des règles. Le lui faire découvrir est notre rôle de parents. Les mamans étaient souvent étonnées de voir que leur enfant, même à 18 mois, comprenait après quelques explications répétées qu’il ne devait pas dépasser la ligne rouge. Lorsque les enfants atteignaient l’âge de deux ans, deux ans et demi, alors qu’ils respectaient jusqu’alors la ligne rouge, ils se mettaient tout à coup à la franchir avec leur vélo. Plusieurs fois, j’ai dû « punir » un enfant en lui retirant le vélo pour le reste de l’après-midi. Je lui expliquais bien sûr la raison de cette décision et pourquoi elle était ferme. C’était la seule manière de lui montrer que s’il ne respectait plus les règles communes, il ne pouvait plus participer aux activités communes. Il s’isolait par lui-même. Quand il veut « dépasser la ligne rouge », l’enfant nous montre qu’il se pose une question : « Le cadre est-il toujours le même et moi qui ai grandi, qui ai changé, suis-je encore tenu de respecter cette règle ? ». Chaque enfant passait par une phase où il fallait tout réinterdire, même si les interdits étaient assez peu nombreux : ne pas frapper les autres, demander l’objet qu’un autre utilise, etc. En outre, comme nous étions une équipe de 12 personnes, les enfants testaient la règle avec chacun des accueillants adultes.


A la « petite adolescence », l’enfant découvre qu’il existe et il veut vérifier que le cadre existe. A l’adolescence, après une période d’assagissement relatif, se repose la question de son existence : « Est-ce que j’existe ? Qui suis-je ? Je veux être moi. ». Et en même temps, il prend conscience que quelque chose va s’arrêter définitivement pour lui : l’enfance. Il faut comprendre qu’il est habité par une crainte à la fois consciente et inconsciente de sortir de l’enfance. Il pressent ce passage irrémédiable vers l’âge adulte et il a peur : « Et moi, quel adulte vais-je être ? Quelle voie vais-je choisir, quel métier vais-je exercer, à quoi vais-je être utile ? ». Le plus souvent, l’adolescent ne montre pas ses angoisses. Sauf lors de certains pics. Après un certain âge, on ne se préoccupe plus d’exister aux yeux des autres mais à ses propres yeux. L’adolescent, lui, est encore fortement préoccupé d’exister aux yeux des autres. D’ailleurs, si nous pensons à ce qu’ils racontent au retour de l’école, nous constatons que c’est toujours des événements relatifs à leurs relations aux autres : on a rigolé de moi, j’ai une nouvelle copine, etc. Et ce souci d’exister aux yeux des autres est peut-être encore plus fort pour les filles, à cause de la tyrannie du look, qui permet de se différencier de la génération des parents. C’est essentiel qu’ils rencontrent à ce moment des adultes qui tiennent leur place d’adultes, qui n’essaient pas de « jouer aux jeunes », car cela leur permet d’apaiser leur angoisse d’aller vers l’âge adulte. Le sens de l’interdit de l’inceste, c’est aussi cela : garder sa place d’adulte.


Des attentes paradoxales


En outre, les adolescents sont dans une phase où à la fois ils ont envie de tout déconstruire et où ils craignent que tout soit déconstruit. Ils vivent en permanence dans ce paradoxe. Pas étonnant dès lors que l’on rencontre des ambivalences dans leurs comportements et dans les sentiments qu’ils expriment : les larmes et le découragement un jour, l’énergie propre à révolutionner le monde entier le lendemain. L’adolescence, c’est la période de l’excès : désir de mort (suicide), braver le danger, être dans la provocation outrancière, se sentir moins que rien. A l’adolescence comme à l’âge adulte, vivre n’est pas simple, mais nous l’oublions souvent. C’est très difficile pour eux, mais c’est aussi très difficile pour les adultes, qui ne peuvent jamais savoir comment cela va se passer, comment ils vont réagir.


Assumer son rôle de parent


Souvent, si nous renonçons à imposer un cadre, c’est parce que nous ne voulons pas rendre notre enfant malheureux. On dit parfois que les parents sont les plus mal placés pour éduquer leurs enfants parce qu’ils les aiment... Mais il faut être attentif à ne pas s’interdire toute règle par crainte de perdre la confiance ou l’affection de ses enfants. On ne met pas une règle en fonction de la bonne relation avec son enfant. La règle doit être mise parce que nous trouvons qu’elle a du sens. On pense parfois que l’on gagne la confiance parce qu’il n’y a pas de conflit. C’est un leurre. Il faut assumer son rôle de parent. Il faut même parfois accepter de jouer aux yeux de l’adolescent le rôle du mauvais. Bien sûr, les enfants ne nous remercient pas quand nous leur mettons des limites. Ils n’ont d’ailleurs pas à nous remercier d’être parents. C’est nous qui l’avons choisi. Ils nous remercieront peut-être plus tard, quand ils auront eux-mêmes des enfants. Eduquer, c’est un travail à long terme et l’on n’en obtient pas un retour direct. Nous devons pouvoir continuer à maintenir un cadre, tout en sachant que les enfants évoluent tout le temps, grandissent et qu’il faut sans cesse adapter les limites, les règles. Pour terminer, rappelons aussi que les limites que nous fixons ne pourront jamais protéger nos enfants de tous les risques. Il faut aussi pouvoir leur faire confiance. Accepter qu’ils soient confrontés à des situations auxquelles ils devront réagir, accepter qu’ils prennent des risques, mais en continuant à affirmer nos convictions pour qu’ils puissent réfléchir et les évaluer. En bref, les aider à prendre confiance en eux pour affronter l’avenir.

 


  • Texte rédigé par José Gérard (Couples et Familles) au départ de la conférence débat animée par Philippe Béague, président de la Fondation Dolto, dans le cadre des Midis de la Famille organisés en partenariat avec la commune d’Ixelles. Fondation Françoise Dolto, asbl (Rue du Trône, 214 - 1050 Bruxelles - Tél : 02/731.95.72 - fdolto@skynet.be - www.fondationdolto.be) Espace Parentalité, un service de la Fondation Françoise dolto. Vous souhaitez une réponse à une question, à un souci dans l’éducation de vos enfants ? Vous pouvez vous adresser au 0477/742.371
  • Lieux d’accueil parents-enfants de type « Maison Verte » dans la région bruxelloise : La marelle, rue François Mus, 47 - 1080 Bruxelles Les p’tits pas, Venelle aux jeux, 23 - 1150 Bruxelles La maison ouverte, Verger Van Meyel, avenue Georges Henri, 251bis - 1200 Bruxelles Le gazouillis, Place Morichar, 22 - 1060 Bruxelles
  • A lire : Lorsque l’enfant paraît, Françoise Dolto, Seuil, 1999. Quels repères pour grandir ?, sous la direction de Philippe Béague, éditions Couleur Livres, disponible à la Fondation F. Dolto.
Masquer le formulaire de commentaire

1000 caractères restants