Analyse 2006/1

L’adolescence est une période souvent difficile à vivre pour les adolescents comme pour leurs parents, qui se sentent souvent seuls et démunis. Voici quelques pistes pratiques pour mieux traverser cette époque.


L’adolescence est une crise


L’adolescence est une des périodes les plus difficiles de la vie, tant pour les adolescents que pour leurs parents et leurs autres éducateurs. D’un côté, on a un enfant qui grandit, qui s’éloigne de plus en plus de l’insouciance de l’enfance. Il change, il dispose désormais d’un corps adulte, capable, en particulier, de procréer. Mais il change aussi psychologiquement, il découvre de nouveaux intérêts intellectuels et doit modifier ses relations à ses parents et à son milieu. En face de lui, ses parents sont eux aussi souvent confrontés à une crise, la crise du milieu de vie, que les remises en question des adolescents ne font qu’accentuer.


Dire que l’adolescence est une crise, c’est rappeler tout d’abord qu’il s’agit de la rupture d’un état d’équilibre antérieur. L’adolescence impose un changement et l’adolescent ne peut plus être après comme il était avant. Mais cette crise n’implique pas nécessairement des manifestations spectaculaires ou violentes, ni même des situations de conflits répétés. Le changement n’est pas obligatoirement douloureux. Il s’accompagne même souvent d’un sentiment de liberté et de délivrance des carcans de l’enfance, d’enthousiasme devant les possibilités et les plaisirs nouveaux. D’ailleurs, une étude récente de l’Ecole de Santé Publique montrait que la majorité des adolescents (85%) vont plutôt bien et estiment avoir des relations correctes avec leurs parents. Lorsque l’on interroge les psys, ils vous parlent évidemment surtout les 15% qui éprouvent des difficultés, ceux que l’on rencontre dans les consultations.


Des relations plus égalitaires


D’où proviennent ces difficultés ? Avant toute autre chose, il convient de rappeler que nos sociétés ont vécu de profonds changements en quelques dizaines d’années. Si l’on vivait hier dans un système vertical, où l’autorité des parents était claire, où les repères [1] étaient évidents, on est passé aujourd’hui à un système horizontal. La démocratie est entrée dans les familles, transformant chacun en une personne à part entière, qui s’exprime et trouve normal d’être prise en compte dans ses choix et ses particularités. Les actuels parents d’adolescents ont été marqués par une nouvelle manière de considérer les enfants. C’était l’époque du Dr Brazelton et des émissions « Le bébé est une personne », qui ont imposé au grand public l’idée selon laquelle le bébé ne doit pas être seulement considéré en fonction des soins à lui prodiguer (nourriture, sommeil, sécurité) mais comme un individu avec lequel il est important d’entrer en relation. Ces parents, héritiers de mai 68, voulaient rompre avec ce que leurs propres parents avaient fait et trouvaient normal d’expliquer leurs décisions à leurs enfants, de leur demander leur avis, de les interroger sur leurs préférences et puis de négocier. Cette nécessité de dialoguer et de négocier a fortement marqué cette génération et les adolescents d’aujourd’hui sont devenus de véritables experts en négociation. Et cela requiert une énergie extraordinaire de toujours tout négocier, de devoir toujours trouver un accord.


La difficulté de mettre des limites


De plus, on n’aime pas le conflit. On voudrait être de bons parents, des parents agréables, qui parlent avec leurs enfants, et on préférerait que nos enfants acceptent nos décisions sans contestation. On a peur du conflit, parce que l’on a peur de rompre la relation, de couper les ponts. Mais cela nous confronte à des situations difficiles, parce que pour éviter le conflit, on renonce parfois à mettre des limites. Le problème des limites commence dès la petite enfance et préoccupe très concrètement de nombreux parents aujourd’hui. En témoigne le nombre de livres que l’on peut trouver en librairie sur les enfants tyrans, les enfants rois, sur la manière de mettre des limites et de dire non à ses enfants, etc.


Dans nos pays occidentaux, les enfants sont également devenus plus rares et donc d’autant plus précieux. Les couples se savent plus fragiles et les personnes ont donc tendance à investir davantage dans les relations de filiation, les moins précaires aujourd’hui. L’enfant devient ainsi celui qui donne sens à la vie, il est surinvesti, objet d’attentions et de stimulations. Mais ce surinvestissment peut aussi peser très lourd sur les épaules des enfants et des adolescents.


Notre société a également connu une augmentation significative du niveau de vie, du confort matériel, du bien-être physique. On peut tout avoir, tout semble disponible, à portée de mains. L’importance accordée à l’individu, la survalorisation de la jeunesse et l’incitation à une consommation parfois démesurée n’aident sûrement pas les parents à mettre des limites à leurs enfants.


Des parents déstabilisés


Un autre facteur a compliqué la tâche des parents. Paradoxalement, la démultiplication des savoirs sur l’enfant, des spécialistes de l’enfance, de l’adolescence et de l’éducation a contribué à « déparentaliser » les parents, qui ont souvent l’impression ne plus savoir comment il faut s’y prendre. Aujourd’hui, il faudrait presque un diplôme d’expert pour être un bon parent.


Il faut aussi situer l’adolescence de nos enfants dans une perspective transgénérationnelle et ne pas oublier que les parents passent eux aussi par une crise, la crise du milieu de la vie. L’adolescence de nos enfants nous ramène à notre propre adolescence. Il est important d’essayer de se rappeler comment on était à ce moment-là. C’est l’âge des grandes questions, des grandes remises en question. Et les questions de nos ados nous renvoient à notre propre cheminement. Qu’avons-nous fait de nos idéaux, qu’avons-nous fait de nos valeurs, de notre espoir de créer une société différente ? Quel chemin avons-nous fait depuis notre adolescence, que reste-t-il de nos rêves et de nos espérances ? Notre couple a souvent déjà plus de vingt ans d’existence, et cet ado qui commence à être amoureux, à « aimer ailleurs », nous oblige à nous regarder et à voir où nous en sommes : que reste-t-il de nos amours ? Beaucoup de couples sont chahutés. De couple parental, centré sur leurs enfants, ils se retrouvent couple conjugal, face au nid vide... avec parfois aussi beaucoup de vide entre eux. Il faut réaménager des choses, se retrouver. C’est aussi le moment où les grands-parents avancent en âge et perdent parfois leur autonomie. Ils nécessitent davantage d’assistance. Cela aussi demande de réorganiser sa vie.


L’adolescence, ça passe !


Néanmoins, pour conclure, il est important de rappeler une évidence que l’on a parfois tendance à oublier au cÅ“ur de la tourmente. Si l’adolescence est une crise, si elle est parfois un moment très difficile à vivre, il reste qu’elle est transitoire. L’adolescence, ça passe. Cela prend parfois du temps, mais ça passe. En tant que parent, il faut tenir, survivre, et montrer à ses enfants qu’il n’y a pas qu’eux dans notre vie. Que nous aussi sommes animés du désir de vivre de nouvelles expériences, qu’il y a des tas de choses dans notre vie qui nous intéressent, que la vie continue... C’est aussi de cette manière que nous leur transmettons la force de continuer et d’espérer une vie épanouissante.

 


  • Texte rédigé par José Gérard (Couples et Familles) au départ d’une soirée d’échange animée par Madame Bettina Abramowicz, psychologue au centre de planning familial « Aimer à l’ULB ». Cette conférence était organisée en partenariat avec la commune d’Ixelles dans le cadre des Midis de la Famille en 2006
  • « Aimer à l’ULB », asbl (Campus du Solbosch, avenue Jeanne, 38 - 1050 Bruxelles - Tél : 02/650.31.31) propose des consultations médicales, psychologiques et juridiques et des animations en éducation affective et sexuelle.
  • Pour aller plus loin, quelques lectures possibles : "L’éducation en question(s)", "Quels repères leur donner ?" et "Accords et désaccords dans l’éducation".
  • Il est également utile de savoir que l’Ecole des parents propose régulièrement des ateliers "Vivre avec les ados aujourd’hui", qui proposent exercices pratiques et éclairage théorique sur cette période et sur les relations avec les adolescents.
  • [1] voir à ce propos le Dossier des Nouvelles Feuilles Familiales "Quels repères leur donner ?"
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