Analyse 2012-12

Les femmes ont de plus en plus de difficultés à accoucher. La solution réside peut-être en un changement des pratiques liées à l’accouchement. Pour Michel Odent, obstétricien et chirurgien français, la mise à mal du système de l’ocytocine y est pour beaucoup.


D’après la science moderne, lorsqu’une femme accouche, elle libère un flot hormonal important: de l’ocytocine. Cette hormone, également appelée « molécule de la morale » ou « hormone de l’amour », est fabriquée par une partie du cerveau : l’hypothalamus. L’ocytocine a une influence directe sur le corps entier. Elle culmine pendant l’excitation sexuelle, fait se contracter l’utérus pendant l’accouchement et déclenche l’éjection du lait maternel. Elle serait également importante dans les interactions sociales, parce qu’elle favoriserait l’empathie [1].  En obstétrique, on a donc développé l’utilisation d’ocytocine – sous forme synthétique – pour faciliter l’accouchement. En France, elle n’est disponible que sous forme injectable. Dans d’autres pays, comme en Suisse, elle existe sous forme de spray nasal [2].


Les femmes perdent leur capacité à accoucher


D’après Michel Odent [3] – chirurgien et obstétricien français – nous sommes aujourd’hui dans un gouffre : les femmes sont en train de perdre leur capacité à accoucher. À l’ère des techniques des césariennes simplifiées et de l’ocytocine synthétique, les futures mères accouchent entourées par le corps médical et ne comptent plus sur la libération de leur flot hormonal. « Les hormones de l’amour sont devenues inutiles, et c’est un problème. Que se passera-t-il dans trois ou quatre générations ? », s’interroge Michel Odent. « Et je ne parle pas que des accouchements car la perte de la capacité d’accoucher n’est pas isolée. C’est, en fait, tout le système de l’ocytocine humaine qui est en train de s’affaiblir. Tous les événements qui sont liés à l’activation du système de l’ocytocine semblent de plus en plus difficiles : la socialisation, l’accouchement, l’allaitement, l’accouplement. Car les dysfonctions sexuelles sont, elles aussi, de plus en plus fréquentes. Les salles d’attente des sexologues ne désemplissent plus et les ventes de Viagra explosent… »


De fausses croyances autour de l’accouchement


 « Si les accouchements modernes sont de plus en plus difficiles, l’environnement hospitalier inapproprié que nous connaissons y est surement pour beaucoup. Mais ce n’est pas tout. La difficulté à accoucher est également liée à un conditionnement culturel dominant néfaste », explique Michel Odent. « Il existe toute une série de croyances autour de l’accouchement. Depuis des millénaires, nos sociétés sont sous l’effet de ces conditionnements culturels. Ils desservent les femmes qui accouchent car ils introduisent, dans leurs esprits, de fausses idées. »


D’après Michel Odent, ces fausses croyances sont diverses :


1. La femme a besoin d’énergie lorsqu’elle accouche. Faux. L’adrénaline est une hormone néfaste pour l’accouchement. En plongeant les femmes dans une situation de stress, le processus d’accouchement peut être inhibé,les  car lorsqu’elle libère de l’adrénaline, la femme ne peut pas libérer d’ocytocine. Or, on pense aujourd’hui que pour accoucher, la femme a besoin d’énergie : de sucre, de miel, etc. « Cette croyance est fausse », explique Michel Odent. « Pour que l’accouchement s’installe correctement, la femme doit avoir un taux très bas d’adrénaline. Si elle n’est pas dans un état de relaxation, l’accouchement ne s’enclenche pas. »  


2. Il faut parler à une femme qui accouche. Faux. Durant l’accouchement, le silence doit être privilégié. L’être humain se différencie des autres mammifères car il a développé – à l’extrémité de son cerveau –  le néocortex. Conséquence : l’homme pense. Or, lorsque la femme met un bébé au monde, tout ce qui stimule son cerveau peut inhiber le processus. Pendant l’accouchement, le néocortex doit donc se mettre au repos. Voilà pourquoi, lorsqu’une femme accouche, elle donne l’impression de se couper du monde. Elle se comporte de manière habituellement jugée inacceptable dans un monde civilisé. Elle se retrouve dans positions les plus bizarres ; elle dit des choses insensées ; elle ose crier, jurer, devenir impolie. Son néocortex est au repos. La femme qui accouche a donc besoin d’être protégée contre toute stimulation de son cerveau. Le langage est un stimulant et active le cerveau. Il doit donc être évité. Il est préférable de ne pas poser de questions à une femme qui accouche.


3. Les femmes ne sont pas capables d’accoucher seules. Cette croyance est ancrée dans les esprits depuis des millénaires. De génération en génération, des rituels sont transmis et perpétuent cette croyance. Tous ces rites rendent nécessaire la présence d’un agent du milieu culturel lors de l’accouchement. Dans de nombreuses sociétés, on se dépêche de couper le cordon ombilical dès que le bébé naît et on pense qu’il est nécessaire que quelqu’un soit là pour couper ce cordon. Pourtant, une femme qui accouche ne doit pas se sentir entourée, observée. Il est d’ailleurs important d’éviter la lumière.


Un conditionnement culturel qui s’amplifie


Ces différentes croyances ne sont évidemment pas sans conséquences et provoquent des dégâts lors des accouchements. « Nous sommes aujourd’hui à un tournant de l’histoire », explique Michel Odent. « Si nous sommes dans une période aussi critique, c’est parce que ces conditionnements se sont amplifiés à une vitesse fulgurante depuis le milieu du 20ème siècle. » Pourquoi y a-t-il donc eu une telle accélération, à la fois brutale et spectaculaire ? Premièrement, parce que la femme s’est habituée à ne plus accoucher seule. C’est devenu un réflexe. Elle ne peut plus accoucher s’il n’y a pas quelqu’un qui la guide, qui lui dit comment respirer et pousser. Ensuite, le conditionnement a été renforcé par les messages visuels. « Nous sommes aujourd’hui à l’ère des photos, des vidéos, des films, des écrans de toute sorte », raconte Michel Odent. « Sur Internet, on retrouve depuis quelques temps une épidémie de vidéos de naissances dites ‘naturelles’. On y voit une femme qui accouche, entourée de quelques personnes qui la regardent. On appelle cela ‘accouchement naturel’ parce qu’il se passe à la maison, parce que la femme est à quatre pattes ou dans une piscine. » Conséquence : le message transmis est toujours le même : une femme qui accouche a besoin d’être entourée de personnes qui lui apportent leur expertise ou leur énergie.


Comment sortir du gouffre ?


Pour sortir du gouffre, il faudrait revoir les pratiques associées aux accouchements. Lors des accouchements, il serait préférable de limiter le langage, d’éviter la lumière. Les femmes devraient se sentir en totale sécurité. « La situation idéale serait qu’il n’y ait personne autour de la femme qui accouche, si ce n’est une sage-femme expérimentée et silencieuse, perçue comme une figure maternelle protectrice. Et personne d’autre. Lorsque l’on se trouve en présence d’une personne stressée et qui libère un taux d’adrénaline important, on ne peut pas se mettre dans un état de relaxation. Le stress est contagieux. La sage-femme doit donc avoir un taux de stress très bas. Le mieux serait qu’elle pratique, dans un coin de la pièce, une activité relaxante. Le tricot, par exemple. »
Il serait également bon de revoir les mots-clés tels que « aider », « guider », utilisés aujourd’hui autour de l’accouchement, et de les remplacer par la notion de « protection. »


« Il faut également faire confiance à la science moderne », conseille Michel Odent. « Elle est sûrement capable de renverser les millénaires de conditionnements culturels. » En très peu de temps, la science a effectivement permis de faire avancer les mentalités. Avant, on pensait que le nouveau-né n’avait pas besoin de sa mère. Les mères croyaient que leur bébé – quand il était né – avait besoin  de toute urgence des soins d’une autre personne. Il n’y avait pas de contact corps à corps avec le bébé. Il était « donné » à un tiers. Ce rituel avait pour effet de séparer la mère de son nouveau-né et de retarder l’initiation de l’allaitement maternel : à cette époque, les médecins pensaient que le colostrum était mauvais pour le bébé. Depuis la deuxième moitié du 20ème siècle, cette idée a été remise en question. La science moderne a neutralisé les mauvais conditionnements culturels. Elle a constaté que la période juste après l’accouchement est une période critique et qu’à cet instant, le bébé a besoin de sa mère. Ce moment est très important pour l’attachement mère-enfant. Les scientifiques ont également constaté que l’allaitement dans l’heure qui suit l’accouchement est nécessaire. Le bébé est d’ailleurs capable de trouver le sein de sa mère tout seul. De plus, idéalement, le corps du nouveau-né doit d’abord être colonisé par les microbes venant de la mère. Personne ne savait cela jusqu’à il y a un demi siècle.


Autant de changements en si peu de temps laissent penser qu’il y a fort à parier que la science moderne continuera à faire évoluer les mentalités et que les pratiques liées à l’accouchement évolueront peu à peu.


En conclusion


En matière d’accouchement comme en d’autres domaines médicaux, il est bien difficile aujourd’hui de porter un regard critique sur les différents discours scientifiques, qui ne sont pas nécessairement concordants. La femme, en l’occurrence, se retrouve bien seule et devrait trouver en elle-même les critères de jugement. Dans la pratique, l’attitude la plus sensée est sans doute de se faire une première opinion, en fonction des valeurs et du type de pratiques médicales que l’on privilégie,  par quelques lectures ou conversations avec d’autres femmes qui ont déjà accouché elles-mêmes, puis de s’en remettre à un médecin en qui l’on a confiance. L’accouchement est somme toute un événement naturel et l’essentiel est qu’il se déroule dans un climat général de confiance vis-à-vis des intervenants, qu’il s’agisse d’une sage-femme à la maison ou d’une équipe médicale en milieu hospitalier. C’est de cette manière que la femme a le plus de chance de se réapproprier son accouchement [4].

 

 


 

[1] http://www.slate.fr/story/59785/ocytocine-hormone-calin
[2] http://www.rtbf.be/info/societe/detail_l-ocytocine-espoir-therapeutique-pour-certaines-formes-d-autisme?id=7859049
[3] Michel Odet a lancé le concept d’accouchement en salle de naissance « comme à la maison » et les piscines d’accouchement. Michel Odent milite au niveau international en faveur d'un changement des pratiques d’accouchement, en se basant sur l'ensemble des données scientifiques actuelles. Pour lui, « il n’est pas possible que persiste un tel hiatus entre ce qui se passe dans les maternités et ce qui est publié ».
[4] Analyse réalisée par Isabelle Bontridder au départ d’une conférence organisée dans le cadre des ‘Soirées de la famille » organisées par l’échevinat de la famille d’Ixelles, en partenariat avec Couples et Familles.

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