Analyse 2012-28

Un nouveau type de poupées a fait son apparition aux Etats-Unis : la poupée à allaiter. Elle a provoqué des réactions parfois agressives. Qu’y a-t-il de gênant dans ce type de jouets ?


À l’approche des fêtes de fin d’année, après la poupée à coiffer, la poupée qui fait pipi, la poupée à changer, la poupée qui pleure et la poupée qui suce son pouce, une nouvelle poupée a été commercialisée aux Etats-Unis par la société de jouets espagnole Berjuan Toys : la « breast milk baby », la poupée que l’on peut allaiter. Son fonctionnement est simple. Pour jouer, il suffit d’enfiler une petite brassière qui représente symboliquement des seins sous forme de deux petites marguerites. Cette brassière est équipée de capteurs qui, lorsque l’on approche le jouet de la poitrine, déclenchent un mouvement des lèvres et un bruit de succion. Une fois le nourrisson repu, il est même possible de lui faire faire son petit « rot ».


Déplacé ou éducatif ?


Commercialisée déjà depuis 2009 en Espagne, elle a créé un certain scandale et provoqué des polémiques aux Etats-Unis. Certains parents estiment que ce jouet est complètement déplacé et inadapté à des enfants. Beaucoup y voient une sexualisation précoce et n’hésitent pas à mettre la poupée à allaiter en lien avec les bikinis rembourrés pour fillettes, de la marque Abercrombie, qui avaient fait polémique en 2011. C’est d’ailleurs la même marque Abercrombie qui avait lancé en 2002 une collection de strings en taille enfant. La marque s’était vue contrainte, face aux protestations, de repositionner les strings, initialement prévus pour les fillettes de 10 ans, dans la catégorie des 12-14 ans.


En tout cas, l’engouement populaire ne semble pas avoir été au rendez-vous pour la poupée qu’on allaite, puisque seulement 5000 exemplaires ont été vendus en un an et que la plupart des magasins hésitaient à mettre la poupée en évidence dans leurs rayons. Il est vrai que le prix pouvait aussi avoir quelque chose de dissuasif : environ 70 Euros.


La marque de jouets se défend de proposer un jouet sexualisé. Pour le fabricant, la poupée doit « permettre aux jeunes filles d’exprimer leur amour et leur affection de la manière la plus naturelle possible, juste comme leur maman. Cette poupée représente une révolution, parce qu’elle apprend aux fillettes les compétences nourricières dont elles auront besoin pour un jour élever leurs propres bébés en bonne santé ». Selon le représentant de la firme aux Etats-Unis, les réactions violentes face à la mise en vente de cette poupée un peu spéciale s’expliquent par la phobie de l’allaitement qui existe dans le pays. Il signale d’ailleurs que le fabricant de jouets a reçu le soutien de nombreux organismes de défense de l’allaitement maternel, de mères et d’éducateurs, et que les critiques viennent surtout de personnes qui n’ont pas réfléchi à l’utilisation de cette poupée.


Quelle sexualisation ?


Il est assez curieux d’entendre les détracteurs de cette poupée mettre sur un même pied les strings pour fillettes, les bikinis rembourrés et l’allaitement d’une poupée. Si les trois sont associés spontanément à la féminité, le string et le bikini font partie de l’univers de la séduction et de l’érotisation, alors que l’allaitement se rapporte à une fonction certes sexuée, mais a priori non érotisée. On peut comprendre le refus de l’érotisation des petites filles, comme le rappelle Xavier Pommereau, responsable de l’adolescence au CHU de Bordeaux : « De tels produits –les bikinis rembourrés- anticipent la sexualisation du corps et exposent les fillettes au regard concupiscent des autres. Les très jeunes filles trouvent anormal de na pas avoir de formes et de ne pas se comporter comme les très sexys stars hollywoodiennes qui font la couverture des magazines. Certaines deviennent, en réaction, sexuellement actives extrêmement tôt, et il y a alors une discordance forte entre les maturités sexuelle et affective… » Xavier Pommereau, cependant, ne s’attaque pas d’abord aux fabricants, mais aux parents qui achètent ce genre de tenues à leurs petites filles, pour les rendre « sexy » alors quelles sortent seulement de l’enfance.


Si le reproche d’hypersexualisation provoqué par ce jouet paraît un peu léger, on peut être sensible à l’imposition très précoce de rôles sexués assez déterminés. Il ne s’agit pourtant là que d’un élément supplémentaire, dans les accessoires et jouets disponibles, qui invite les petites filles à se préparer à tenir la place qu’on leur destine dans la famille et dans la société. Après les sets de maquillage, les cuisinières et tables à repasser, ces poupées complètent la gamme des incitants à devenir jolie pour les hommes et dévouée pour les enfants. Un petit garçon se mettra probablement plus facilement aujourd’hui à jouer avec la cuisinière et la dinette, puisque les  papas cuisinent plus volontiers qu’il y a cinquante ans, mais se mettra-t-il pour autant à allaiter la poupée ? La poupée à allaiter renforce donc la tendance souvent relevée des marques de jouets à figer les rôles des garçons et des filles de manière de plus en plus forte .


Au-delà de ce renforcement des rôles sexués que provoque ce type de jouets, on peut aussi regretter une sorte de propagande pour l’allaitement maternel. Certes, l’allaitement maternel a semble-t-il démontré toutes ses vertus pour la santé de l’enfant, mais il implique aussi certaines contraintes qui ne sont pas faciles à vivre par toutes les femmes. Dans le dossier « La tyrannie du bien manger », une maman témoignait ainsi de la pression médicale et sociale très forte pour l’allaitement maternel qu’elle avait ressentie. « J'ai ressenti et j'ai observé beaucoup de pressions autour de l'allaitement. Lors d'une visite de la maternité, j'ai constaté à quel point cela deviendrait une question centrale. A la fin de la visite, tous les futurs parents ont été rassemblés dans une pièce pour que l'on nous explique une série de choses à savoir quand on rentre à la maternité. Ensuite, la sage-femme a posé la question « qui veut allaiter ? », en demandant à chacun de lever la main... Quelques mamans, sûres d'elles, lèvent le bras, d'autres hésitent..  et finalement, la quasi totalité de la salle finit par lever le doigt. S'ensuit un discours de prévention sur les bienfaits et les avantages de l'allaitement. C'est qu'on se trouve dans un hôpital qui porte le label « hôpital ami des bébés », qui a dans ses missions entre autre d'informer les mamans sur les avantages de l'allaitement, ainsi qu'une série d'autres recommandations. Quand mon béné est né, j'ai découvert une réalité différente de celle qu'on peut trouver dans les livres : non l'allaitement n'est pas merveilleux et il ne suffit pas de se détendre et de suivre ses intuitions.  » Ici encore, c’est toute la question des modèles et des injonctions que l’on transmet à ses enfants, sans toujours en être conscients, qui pose question. Pour une association d’éducation permanente comme Couples et Familles, il n’est ni possible ni d’ailleurs souhaitable de vouloir s’interdire de transmettre des modèles, mais il faut au moins s’efforcer d’en prendre conscience et de donner en même temps à l’enfant les outils critiques qui lui permettront de ne pas en être prisonnier.


Il est une autre critique que l’on pourrait formuler à propos de la poupée à allaiter. Elle tient davantage à la fonction du jouet. D’un point de vue pédagogique, est-il souhaitable d’offrir des jouets à ce points surdéterminés ? N’est-il pas préférable de donner à l’enfant des jouets qui laissent une plus large place à sa créativité et à son imagination ? Les petites filles –et pourquoi pas les petits garçons- qui souhaitent imiter leur maman qui donne le sein au petit frère ou à la petite sœur- approcheront une poupée de leur poitrine et se raconteront une histoire, sans avoir besoin nécessairement d’un bruit de succion enregistré. D’un point de vue éducatif, les jouets trop déterminés stimulent moins l’enfant dans sa créativité et le prix que coûte cette poupée en particulier pourrait être utilisé pour offrir à l’enfant bien des activités ou accessoires qui lui permettent de découvrir le monde et de s’essayer à divers jeux de rôle. C’est sans doute là ce qui est le plus important .

 


[1] Voir à ce propos « Les jouets des enfants entretiennent-ils le sexisme », Analyse 2012-25 de Couples et Familles, www.couplesfamilles.be
[2] Le souci de l’alimentation d’une jeune maman, in La tyrannie du bien manger, Dossier NFF 101, septembre 2012.
[3] Analyse réalisée par José Gérard.

 

 

 

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