Analyse 2015-03

2015-03 - petite Dans le cadre du séminaire « Jeunes, sciences et l’alimentation : en progrès ? » organisé par L’asbl Ose la Science, Couples et Familles a été sollicité afin de participer à un débat [1] en compagnie d’étudiants rhétoriciens. Quels enseignements peut-on tirer de ces échanges ? 

 

 

L’asbl Ose la Science « souhaite donner aux jeunes le goût des sciences, l’envie d’oser découvrir, créer et inventer. Elle pousse les jeunes à devenir acteurs de leur apprentissage via le questionnement, l’expérimentation et l’observation [2] ».


Ayant précédemment publié un dossier relatif à La tyrannie du bien manger [3], nous avons acquis certaines connaissances en rapport avec l’alimentation, et c’est avec plaisir que nous avons accepté cette invitation à débattre.


Les deux thèmes principaux autour desquels s’articulaient les questions des jeunes furent les suivants : le rapport à la nourriture et les habitudes alimentaires. Ainsi, pour chaque thématique, les jeunes ont fait émerger quatre questions auxquelles nous avons tenté d’amener un éclairage le plus complet possible.


En effet, en tant que « personnes ressources », plusieurs missions nous incombaient. Les participants s’attendaient, évidemment, à recevoir des réponses à leurs questions ; mais aussi, à être confortés ou secoués dans certaines de leurs idées, ainsi qu’à recueillir des notions auxquelles ils n’avaient pas pensé.


Nous avons donc échangé librement avec les jeunes par rapport à la problématique, tout en amenant des dimensions nouvelles qui avaient échappé à la réflexion des élèves.


Le rapport à la nourriture


La première question posée fut la suivante : « Quelles sont les techniques commerciales utilisées par les multinationales ? »


Pour entamer cette réflexion, nous nous sommes référés à un documentaire visionné la veille par les jeunes. Celui-ci traitait des techniques de marketing d’une multinationale commercialisant une boisson gazeuse omniprésente dans tous les pays du monde.


L’une de ses stratégies commerciales consiste à offrir des distributeurs de la marque aux établissements scolaires ; voire même parfois à payer des écoles pour que ses divers produits soient vendus dans les enceintes scolaires.


Citons aussi le placement de ses produits dans d’innombrables productions cinématographiques où les spectateurs sont perpétuellement mitraillés d’images de la marque.


De plus, les campagnes publicitaires de cette compagnie américaine sont conçues avec un soin particulier et s’adaptent à chaque région du monde, de sorte que la consommation du produit soit optimale.


Ainsi, en Belgique, la campagne se décline autour du terme Enjoy, que l’on associe à un moment de convivialité en famille ou entre amis. Par contre en Amérique Latine, la campagne se veut un soupçon plus agressive ; Enjoy devient Toma, c’est à dire Prends ; où le terme « impose » donc au client, implicitement, de consommer cette boisson plutôt qu’une autre.


Bref, notre choix de boire une cannette de ce fameux produit est-il induit par une envie personnelle, ou par un conditionnement dont nous n’avons pas conscience ?


Nous pouvons également aborder une autre technique de marketing, qui concerne essentiellement les régions du monde les plus précaires, et qui consiste à vendre la boisson pétillante moins chère que l’eau en bouteille. De plus, « Au Mexique, la compagnie a privatisé de nombreuses sources aquifères, laissant les communautés locales sans accès à celles-ci (…) Cette utilisation privée de sources d’eau qui étaient auparavant propriété collective, diminue drastiquement l’accès à l’eau des populations autochtones [4]. »


Dès lors, en l’absence d’accès aux sources d’eau potable, et étant donné le prix concurrentiel du soda par rapport à l’eau en bouteille, l’objectif de vente massive de la marque est atteint.


Ensuite, les étudiants ont enchaîné avec ces deux questions : « Quelle est la toxicité des emballages plastiques ? Quelles sont les différentes alternatives aux emballages ? »


Notre réponse s’est centrée autour du bisphénol A et des diverses recommandations qui s’en suivent ; par exemple, préférer utiliser des biberons en verre ou sans bisphénol A. Il est également important de mentionner que ce produit toxique ne se cantonne pas aux emballages ; on en retrouve également dans les tickets de caisse.


D’après le magasine TOP Santé, « La toxicité du BPA, ce perturbateur endocrinien ne fait plus mystère chez les scientifiques, qui l'accusent de favoriser le développement de cancers de la prostate et du sein. La perturbation du métabolisme induite par le bisphénol A exposerait aussi à l'infertilité et à d'autres pathologies comme les maladies cardiovasculaires et l'hyperactivité [5]. »


En ce qui concerne les alternatives aux emballages, nous avons conseillé aux jeunes de privilégier des achats auprès de petits producteurs locaux ; autrement dit de se rendre directement à la source et d’éviter ainsi toute une série d’intermédiaires et de conditionnements inutiles.


Les clients se rendent dans ces productions locales munis de leur panier et le remplissent au gré de leurs envies. Par exemple, la ferme de Vevy Wéron produit des légumes bio ainsi qu’une variété de pains bio vendus à l’épicerie de la ferme [6].


De plus, Anvers a récemment accueilli le premier magasin alimentaire sans emballage de Belgique. Baptisé Robuust [7] et né de l’initiative d’une jeune entrepreneuse belge de 25 ans, cette boutique arbore le slogan : « The Zero Waste Shop ». D’après le journal Le Soir, « Le concept a deux grands atouts : la lutte contre les déchets et la chasse au gaspillage alimentaire [8]. »


Comme mentionné sur son site Internet, Robuust vend plus que des aliments ; il vend un mode de vie. Mais lequel ? Un mode de vie qui fait la part belle à l’écologie et à la santé ! Les clients sont invités à amener leurs propres récipients dans la boutique qu’ils remplissent avec les produits qu’ils désirent : fruits et légumes de saison, pâtes, sucre, thé, café ; ou encore, bières, vins et jus de fruits naturels.


Pour terminer le débat ayant trait à la thématique du rapport à la nourriture, une dernière double question nous a été soumise : « Pourquoi l’alimentation fonde la société et la transforme ? Pourquoi a-t-elle évolué au cours des siècles ? »


Il est vrai que l’alimentation a un impact sur la société ; et plus précisément sur les rapports entre individus. La nourriture a le pouvoir d’accentuer le fossé qui sépare les plus démunis des plus chanceux.


Prenons l’exemple de l’eau. Pourquoi acheter de l’eau en bouteille alors que nous avons accès, chez nous, à l’eau du robinet ?


Ceux qui répondent qu’ils achètent de l’eau en bouteille car l’eau du robinet n’a pas un goût agréable sont indéniablement individualistes ! Eux ont les moyens de pallier la mauvaise qualité de l’eau du robinet en investissant dans des bouteilles, mais qu’en est-il des moins bien lotis qui, par manque de ressources financières, sont contraints de consommer cette eau à la saveur douteuse ?


L’achat de bouteilles d’eau équivaut donc à une réaction individuelle, voire égoïste, engendrée par la mauvaise qualité de l’eau d’une nappe phréatique.


À l’opposé, dans une société qui prône des valeurs telles que la solidarité et l’empathie, une réaction collective devrait se mettre en place face à la problématique. En effet, les habitants – ceux qui ont les moyens ainsi que les plus pauvres – devraient, ensemble, revendiquer une épuration de l’eau de leur commune. En rendant l’eau consommable, une solution profitable à tout le monde (et non pas uniquement aux mieux nantis) pourrait ainsi être dégagée.


Les habitudes alimentaires


Cette deuxième thématique nous a permis de découvrir l’intérêt particulier qu’ont les jeunes par rapport à la question : « Comment réaliser un régime alimentaire équilibré, et quels aliments sont à proscrire ou à privilégier ? »


La réponse est simple : rien n’est à proscrire. Il faut toutefois veiller à tenir compte de la pyramide alimentaire afin de consommer les divers aliments dans les proportions adéquates.


Le plus important est de consommer des aliments qui nous nourrissent et qui favorisent le maintien de notre bonne santé.


Une autre question qui interpellait les jeunes concernait, d’une part, les conséquences des habitudes alimentaires sur notre mode de vie. Outre l’impact évident sur la santé, les habitudes alimentaires peuvent également jouer un rôle dans une éventuelle stigmatisation de l’individu. Il est vrai que dans notre société, dès qu’une personne s’écarte de la norme, les projecteurs se braquent directement sur elle.


Prenons l’exemple d’un végétarien. Lors d’un repas entre amis, les convives seront incontestablement interpellés par le fait que l’individu ne consomme pas de viande. Celui-ci expliquera qu’il a fait le choix de devenir végétarien et ce choix deviendra LE sujet de conversation de la soirée.


D’ailleurs, les jeunes se sont aussi demandés : « Quelles sont les conséquences de régimes (y compris végétarien et végétalien) sur notre santé et comment combler les carences dues à ces régimes ? »


Les conséquences varient d’un type de régime à l’autre. Il est ainsi conseillé de consulter un médecin lorsque l’on adopte un régime particulier afin de s’assurer qu’il ne porte pas préjudice à notre santé. Dans le cas contraire, le professionnel de la santé sera à même de réajuster les menus pour qu’ils fournissent tous les apports nécessaires au bon fonctionnement de notre corps.


D’autre part, nous pouvons également nous interroger sur l’impact que notre mode de vie a sur nos habitudes alimentaires. Contrairement aux décennies précédentes, actuellement, les femmes, tout comme les hommes, sont actives professionnellement et n’ont guère le temps de mitonner des plats sains et équilibrés chaque jour pour chaque repas. Les lasagnes, pizzas et autres plats surgelés ou tout préparés constituent donc des alternatives envisageables qui sont dans « l’air du temps ».


Bien que loin d’être idéaux pour la santé, consommés avec parcimonie, ces aliments ne peuvent être considérés comme étant dangereux et sont une solution que la plupart des gens envisagent lorsqu’ils manquent de temps pour cuisiner.


Pour clore le débat, les étudiants nous ont posé cette question finale : « Quel est l’impact des religions sur notre alimentation et y a-t-il des restrictions plus saines que d’autres ? »


Au vu de la formulation de cette demande, d’emblée, nous pouvons constater le parti pris des étudiants quant aux conséquences des religions sur l’alimentation. En effet, ils mentionnent le terme « restriction » sans envisager l’abondance de nourriture qui est fortement présente dans les textes bibliques par exemple.


Les noces de Cana (évangile selon Saint Jean Chapitre 2), où le Christ change l’eau en vin, la parabole du fils prodigue, où le père dit : « Amenez le veau gras, et tuez-le. Mangeons et réjouissons-nous [9]. » ; la multiplication des pains et des poissons (Jean 6, 1 – 15) ; ou encore, la Cène, où « Le terme Cène traduit le grec "deipnon" = repas principal [10] », sont des exemples parmi d’autres de la mise en avant plan de la nourriture par la bible.


De plus, la sacralisation du pain et du vin est au cœur de la religion catholique. « La quadruple répétition de l'institution de la cène (Mt 26; Mc 14; Lc 22; 1 Co 11) en montre l'importance ; le moment de son institution la solennité, c'est : "la nuit où Jésus fut livré" (1 Co 11.23). Le Seigneur a demandé aux siens de perpétuer le souvenir de son œuvre par un double geste : partager un pain et boire à la même coupe [11]. »


Bref, nous avons élargi le débat en abordant la problématique sous un nouvel angle, en évitant ainsi les réponses toutes faites liées au carême, au ramadan, à la nourriture halal, etc.


En conclusion


Il était intéressant pour Couples et Familles de prolonger la réflexion autour du thème de l’alimentation abordé dans une étude récente avec un public de grands jeunes ou jeunes adultes. On peut constater que lorsqu’ils sont mis en situation de s’interroger et qu’on leur fournit des éléments d’analyse pertinents, ils portent un regard critique non seulement sur la société qui les entoure, par exemple sur le fonctionnement des multinationales et de leur publicité, sur l’injustice dans la répartition des bénéfices dans l’exploitation des ressources alimentaires au niveau mondial, mais aussi sur leurs propres comportements, parfois captifs de campagnes publicitaires ou de normes culturelles (comme l’image d’un corps ultramince véhiculée par les images publicitaires qui les incitent à faire des régimes). Car les jeunes n’aiment pas se sentir manipulés.


Ils se laissent aussi interpeller par les vécus et points de vue d’autres jeunes, puisqu’ils sont mélangés dans les ateliers avec des élèves venant d’autres régions et d’autres types d’enseignement. Ils en viennent ainsi à envisager des changements de comportements, dans ce cas précis de comportements alimentaires, à un âge où beaucoup vont accéder à une plus grande autonomie durant la période de leurs études supérieures [12].

 

 

 

 

 

 

 


 

[1] Trois personnes de Couples et Familles ont participé au séminaire : José Gérard, Laurianne Rigo et Audrey Dessy, stagiaire. Ils ont chacun participé, en tant que personne ressource, à deux ateliers consécutifs avec des groupes d’étudiants différents, de 15 environ.
[2] Présentation de l'asbl Ose la science sur son site www.oselascience.be.
[3] La tyrannie du bien manger, Nouvelles Feuilles Familiales, n°101, Couples et Familles, septembre 2012. Pour plus d'informations sur ce dossier, consultez le site www.couplesfamilles.be.
[4] « Coca-cola et le rêve mexicain », La science du partage, 5 février 2014, disponible sur le site  http://alternative21.blog.lemonde.fr/2014/02/05/coca-cola-le-reve-mexicain.
[5] Emilie Cailleau, « Bisphénol A : les tickets de caisse dangereux pour la santé », in www.topsante.com, 28 février 2014.
[6] La ferme de Vevy Wéron : www.vevyweron.be
[7] www.berebuust.com 
[8] Laetitia Theunis, « Premier magasin belge sans emballage », in www.lesoir.be, 7 juin 2014.
[9] Parabole du fils prodigue, à lire sur www.info-bible.org
[10] La Cène, à lire sur www.info-bible.org
[11] Idem.
[12] Analyse rédigée par Audrey Dessy, stagiaire (Master en criminologie, ULg) chez Couples et Familles.

 

 

Masquer le formulaire de commentaire

1000 caractères restants