Analyse 2017-37

Ces derniers mois, Couples et Familles s’est intensément penchée sur la thématique de l’insécurité. D’abord via la réalisation d’une étude intitulée « Vivre dans l’insécurité » [1] et publiée fin septembre ; puis, au travers d’un colloque mis en place dans le courant du mois de novembre. Ce dernier se proposait d’aborder la question de l’insécurité sous un angle bien particulier : celui du genre.

Au programme, une demi-douzaine d’interventions qui ont permis au public de poser un regard critique sur le sentiment d’insécurité et de s’interroger sur les liens existant entre le genre et l’insécurité. Parmi les conférenciers présents, citons Marie Mathy, infirmière et responsable adjointe au Relais social urbain namurois, pour qui l’accompagnement de femmes en situation d’insécurité est un exercice journalier. Constamment en contact avec des personnes touchées par la précarité – et même la grande précarité – Marie Mathy relaye le travail de terrain et raconte comment se vit au quotidien, l’insécurité au féminin.

Mise en contexte

En Belgique, ainsi que dans les pays qui lui sont frontaliers, les personnes se trouvant en rue, en situation de sans-abrisme, sont généralement des hommes (les chiffres parlent d’environ huit hommes pour deux femmes). Dans les faits, ceux-ci vont davantage être victimes de violences physiques (agressions, rackets, etc.) alors que les femmes vont quant à elles plus souvent être victimes d’un sentiment d’insécurité. Remarquons que les principales violences physiques que subissent les femmes sont d’ordre sexuel. Cela peut aller de l’agression sexuelle au viol, et le plus souvent, ces violences sont le fait de proches.

L’insécurité de la rue

La rue et la nuit sont deux éléments considérés comme dangereux pour les femmes. [2] L’image de la femme vulnérable semble presqu’aller de soi dans les sociétés occidentales où il leur est – encore à l’heure actuelle – recommandé de mettre des choses en place pour assurer leur protection : éviter de déambuler seules en soirée, veiller à être accompagnées, être vigilantes quant à leur tenue, etc.
Pourtant cette insécurité n’est pas forcément réelle. Par exemple, Koskela (1999) parle du concept de « nuit sociale » où la nuit ne fait pas seulement référence à un manque de lumière mais est associée à un moment propice aux passages à l’acte, à la consommation, etc. et où les personnes seraient donc particulièrement susceptibles de se faire agresser. Telle est la représentation de la nuit ancrée dans l’esprit des gens qui l’associent d’emblée à un danger surdimensionné.

Quoi qu’il en soit, les femmes en situation de sans-abrisme sont amenées à vivre la rue pendant la nuit… d’où la présence d’un sentiment d’insécurité ; bien qu’une multitude d’autres facteurs l’explique également.

La vie en rue et ses réalités

Pour les personnes sans-abri, qu’elles soient hommes ou femmes, la vie en rue est bel et bien insécurisante. Le sentiment d’insécurité concerne moult aspects de la vie quotidienne de ces individus. « Vais-je avoir une place à l’abri de nuit ? Vais-je pouvoir me nourrir ? En cas de souci de santé, où et comment vais-je me soigner ? » Ces interrogations reflètent bien le contexte peu sûr dans lequel évoluent les personnes sans-abri. À cela, il convient d’ajouter le risque d’agression, les conditions climatiques, le manque de sommeil et d’énergie (une personne sans-abri dort seulement quatre heures par vingt-quatre heures), la stigmatisation, les difficultés à maintenir une hygiène corporelle et vestimentaire, la nécessité d’avoir sur soi absolument tous ses avoirs (les consignes n’étant pas nécessairement faciles d’accès), la confrontation constante avec d’autres personnes qui vivent en rue, l’obligation de porter sur soi son passé et les circonstances qui ont mené au sans-abrisme, et aussi, les problèmes financiers (environ un tiers des personnes prises en charge pour la première fois au relais santé n’ont pas de revenus). Au vu de ces éléments, il est aisé de comprendre les raisons pour lesquelles les personnes sans-abri peuvent se sentir en insécurité et craindre de ne pas pouvoir subvenir à leurs besoins pourtant vitaux.

D’autres problématiques, pas nécessairement systématiques mais tout de même fréquentes, peuvent encore venir gonfler l’énumération ci-dessus. À savoir, les problèmes de santé mentale, d’assuétudes, et physiques ; mais aussi la précarité socio-culturelle.

En ce qui concerne l’altération de la santé mentale, le fait d’être entouré de pas mal de personnes délirantes peut légitimement être inquiétant. En outre, le fait d’être soi-même délirant ou de soi-même présenter de gros troubles anxieux par exemple, augmente incontestablement le sentiment d’insécurité. Il en va de même pour les assuétudes. D’une part, le fait que les pairs consomment n’est pas rassurant ; et d’autre part, les personnes consommatrices peuvent développer un réel sentiment d’insécurité lors de la recherche de substance. En effet, Il faut savoir que pour certaines personnes sans-abri, la substance équivaut à une sorte de levier qui leur permet de continuer à avancer. Elle anesthésie des douleurs importantes qui, si elles se réveillent, pourraient mener la personne au suicide. Qui plus est, dans certains cas, l’arrêt de la consommation peut véritablement entraîner le décès de la personne. C’est le cas pour l’alcool par exemple. Il est dès lors compréhensible qu’un stress non négligeable existe à ce niveau. Les problèmes physiques peuvent aussi être source d’insécurité. Une épilepsie ou un diabète vont se voir aggravés par la vie en rue et risquent de ne plus pouvoir être correctement traités dans le cas où la personne ne serait plus en ordre de mutuelle. Encore une situation incontestablement génératrice de stress. La précarité socio-culturelle est également pointée comme cause d’insécurité chez les personnes sans-abri. Rien d’étonnant à ce qu’une personne analphabète se sente insécurisée par rapport aux démarches qui vont lui être demandées, surtout quand celles-ci consistent à aider la personne à obtenir un revenu.

Les femmes en rue

La vie en rue est loin d’être une sinécure. Déjà très compliquée et difficile pour les personnes qui y sont confrontées, elle revêt encore davantage d’obstacles lorsque les individus qui la vivent sont des femmes car dans ce cas, des besoins spécifiques supplémentaires apparaissent.

D’abord, évoquons la question des toilettes. Assez rares, les toilettes publiques sont pourtant indispensables à toutes femmes. À Namur, les WC publics sont très peu nombreux. Outre ceux de l’hôtel de ville (accessibles en semaine jusque seize heures et seulement jusque midi le samedi) et ceux des services sociaux (fermés le weekend), il ne reste que les toilettes des restaurants et des cafés (dont l’accès nécessite une consommation) ainsi que celles de la gare (pour lesquelles débourser cinquante cents s’impose). Ainsi, ce simple acte de la vie quotidienne constitue une véritable source d’insécurité pour les femmes désireuses de protéger leur intimité et de faire preuve de respect envers elles-mêmes.

Ensuite, l’absence de chez-soi handicape fortement les femmes. À l’heure où l’on ose enfin parler des notions d’agression sexuelle et de harcèlement, il ne faut pas perdre de vue que pour les femmes qui vivent dans la rue, cette situation de risque d’agression est constante. Malgré cela, elles n’ont pas la possibilité de souffler le soir en se disant « J’ai quitté la rue, maintenant je peux dormir sur mes deux oreilles ».

La promiscuité constante avec les hommes pose également problème. Une femme vivant en rue va être amenée à fréquenter continuellement les mêmes endroits où les autres personnes sans-abri (dont 80% sont des hommes) ont l’habitude de se rassembler. De ce fait, si elle a vécu une mauvaise expérience avec l’un d’entre eux ou si certaines personnes sont plus harcelantes envers elle, elle sera néanmoins amenée à les côtoyer souvent, y compris pendant la nuit à l’abri de nuit, ce qui ne va pas sans un sentiment d’insécurité assez considérable.

Puis, les inconvénients liés à la mixité des sanitaires sont à signaler. Outre les toilettes, indispensables quand la personne veut uriner – qui plus est quand elle est réglée – ou encore quand la femme est enceinte ou lorsqu’elle veut se changer, la question des douches est, elle aussi, inquiétante. Même si elles sont individuelles, les douches sont souvent proposées à un groupe mixte. Ainsi, les femmes soucieuses de leur pudeur ou ayant vécu des expériences désagréables et désirant se retrouver seules l’espace d’un instant n’en auront pas l’occasion.

L’image de soi, mise à mal par la vie en rue, n’est pas non plus à prendre à la légère. Pour peu qu’elle ne soit pas coiffée ni maquillée, ou qu’elle n’ait pas l’occasion de se laver les cheveux aussi souvent qu’elle le voudrait, une femme va être beaucoup plus rapidement stigmatisée qu’un homme aux cheveux courts qui pourrait rester une semaine sans se coiffer sans que personne ne s’en aperçoive. Ainsi, une femme donnera beaucoup plus vite une image négligée qu’un homme.

Par ailleurs, en vivant dans la rue, la femme va être dépossédée de son rôle de maman. Marie Mathy explique que cette problématique est fréquemment verbalisée par les femmes qui fréquentent le relais santé. Souvent, elles ont été séparées de leurs enfants qui ont fait l’objet d’un placement, soit déjà avant l’arrivée en rue de la maman soit en raison de son arrivée en rue. Or, dans les sociétés occidentales, alors que le père travaille pour gagner de l’argent par exemple, il est admis que la femme a souvent un rôle déterminant tant au niveau de la gestion de la famille qu’à celui de la gestion des enfants. Même en rue, les mamans restent très souvent attachées à leur rôle alors que c’est moins fréquent pour les papas. Dès lors, il arrive que des femmes se sentent tristes et déprimées, mais aussi en insécurité par rapport à ce rôle qui leur échappe ; surtout quand le placement des enfants est en jeu pour du long terme.

Enfin, les femmes ayant recours à la mendicité sont exposées à davantage de risques que les hommes. Effectivement, les propositions malhonnêtes, notamment d’ordre sexuel, vont aller bon train pour les femmes identifiées comme « vivant dans la rue ». Certaines choisiront dès lors de se cacher plutôt que de recourir à la manche.

Tous ces éléments nous aident à comprendre pourquoi le taux de femmes vivant en rue est particulièrement faible. Dans la plupart des cas, celles-ci préfèrent être « mal accompagnées » et avoir un toit plutôt que d’être livrées à elles-mêmes dans la rue.

Les mécanismes de défense paradoxaux

À la recherche de stabilité et de sécurité, les femmes en situation de sans-abrisme vont enclencher des mécanismes de défense pour lutter contre leur sentiment d’insécurité, mais il se fait que ceux-ci vont, en fait, augmenter les risques d’insécurité…

En premier lieu, la multiplication des partenaires est une stratégie adoptée par de nombreuses femmes en situation difficile. Ce mécanisme de défense permet à la femme d’avoir quelqu’un sur qui compter ; c’est-à-dire une personne qui pourra l’héberger et veiller sur elle. Néanmoins, le revers de la médaille est de taille : augmentation du risque d’abus sexuel et d’agression. De plus, en ayant recours à cette tactique, le risque que la personne soit considérée comme une « femme facile » est non négligeable. Porteuse de cette image négative, la femme, en cas d’agression, n’osera pas forcément aller porter plainte contre son agresseur car elle se sentira responsable, voire coupable.

Marie Mathy, de par son expérience professionnelle, signale que malheureusement, la société donne souvent raison aux femmes qui présentent ce type de raisonnement. Elle explique : « Quand ces femmes vont porter plainte à la police ou se présentent aux urgences, j’ai été témoin à de trop nombreuses reprises du manque de considération auquel elles font face de la part des policiers, de la part des médecins, de la part du personnel soignant ; où toutes ces personnes, normalement professionnelles, encouragent ce sentiment de culpabilité (…) Donc, la femme ne va plus aller porter plainte. Elle va se sentir insécurisée par les services sociaux, et paradoxalement elle va encore continuer à multiplier les partenaires pour tenter de trouver des solutions. Ces partenaires sont souvent des personnes qu’elle aura trouvées en rue ou des personnes mal intentionnées qui lui auront proposé un hébergement contre des prestations sexuelles. »

En second lieu, pour combattre l’insécurité, certaines femmes se tournent vers le souhait de maternité. Le désir d’enfant cache une envie plus profonde, celle de créer une famille où la femme pourrait se sentir en sécurité. Cette famille idéalisée, la plupart des femmes en situation de sans-abrisme ne l’ont jamais connue, elles-mêmes ayant souvent été placées lorsqu’elles étaient plus jeunes. En vivant dans la rue, un certain schéma reproductif semble inéluctable ; l’enfant né dans ces conditions étant lui aussi voué à un placement, ce qui ne pourra contribuer qu’à augmenter le sentiment d’insécurité de la maman. En outre, lorsqu’elles évoquent leur souhait de maternité ou lorsqu’elles tombent enceintes, ces femmes sont souvent confrontées à de l’incompréhension et surtout, à des jugements. Lorsqu’une IVG est envisagée par la femme enceinte, celle-ci sera pratiquée dans un planning familial, en journée, où les interventions se déroulent assez rapidement et où les suites post-opératoires sont supposées se faire à domicile. Pour la femme en situation de sans-abrisme, cela se fera à l’abri de nuit (ou en rue). C’est également là qu’elle va devoir appréhender toutes les émotions qui sont liées à l’interruption de grossesse, qui implique toujours une douleur aussi bien physique que psychologique. 

En dernier lieu, l’absence d’hygiène est aussi une solution envisagée par certaines femmes pour se sentir davantage en sécurité. Si certaines veillent à ce que leur féminité reste intacte afin de ne pas être cataloguée dans la catégorie des personnes sans-abri, d’autres au contraire vont adopter une attitude de « laisser-aller » en espérant que leur effroyable manque d’hygiène découragera les agresseurs potentiels. Même si cette stratégie fonctionne assez bien, elle ne va pas sans inconvénients. En effet, l’impact sur l’estime de soi ne peut être que considérable. De surcroît, les rapports avec les services sociaux ainsi que la mise en place de certaines démarches seront inévitablement mis à mal en raison de ces problèmes d’hygiène. Ainsi, il n’est pas impossible que la personne se voie refuser l’accès aux restaurants sociaux ou même aux maisons d’accueil.

Amélioration du sentiment de sécurité des femmes de la rue : tous, nous pouvons agir

Aussi bien les travailleurs sociaux que « monsieur et madame tout le monde » peuvent contribuer à atténuer le sentiment d’insécurité qu’éprouvent les personnes en situation de sans-abrisme. Par exemple, comme les facteurs d’insécurité sont assez nombreux et s’additionnent, en plus, entre eux, il est assez difficile de mettre en place une stratégie permettant de les contrer en totalité. Par contre, en se focalisant sur un élément en particulier, une réelle amélioration pourra être observée par les travailleurs sociaux. Marie Mathy parle de travail par « micro objectifs ».

Nous pouvons également agir en gardant à l’esprit ce qu’est « l’effet témoin », c’est-à-dire le fait de « refuser » son aide à une personne en difficulté car l’on se dit que de toute façon, une autre personne la lui procurera. Evidemment, si tout le monde pense de cette façon, personne ne va rien faire et l’individu en question continuera d’être en souffrance. Des études ont montré que lorsque les témoins s’identifient à la personne dans le besoin, ils sont plus enclins à lui apporter leur aide ; mais nous nous identifions difficilement aux personnes sans-abri… Dès lors, ces personnes, même si elles ne sont jamais vraiment seules car toujours dans la rue, savent qu’elles ne pourront que très rarement compter sur les passants si elles sont en détresse. Cela renforce leur sentiment d’insécurité mais leur envoie aussi le message qu’elles n’en valent pas la peine. En tant que citoyens, nous pouvons – devons – changer la donne en sortant de cette attitude passive. Confrontés à quelqu’un dans le besoin, nous pouvons par exemple ne fut-ce que contacter des services à même de prendre le relais : appeler le 112, un service de police, etc. Il importe de rappeler à la personne qu’elle existe.

Pour terminer, lutter contre la stigmatisation et les idées reçues ne pourront que rendre plus favorables les conditions de vie des femmes sans-abri. En sensibilisant le personnel médical, social et judiciaire à la réalité à laquelle sont confrontées les personnes en situation de sans-abrisme, ils seront peut-être davantage disposés à proposer une prise en charge plus adéquate et porteuse de sécurité ; car actuellement, trop souvent leurs interventions auraient plutôt l’effet inverse… [3]

 

 


Pour aller plus loin :
Quelques témoignages :
- Ann Webb. Survivre dans la rue : Américaine et SDF à Paris. Albin Michel, 2011.
- Brigitte. J'habite en bas de chez vous. Oh ! éditions, 2007.
- Lydia Perréal. J'ai vingt ans et je couche dehors. J'ai Lu, 1999.

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Vivre dans l’insécurité, dossier NFF n°121. Malonne : éditions Feuilles Familiales, septembre 2017, 96 p.
[2] LIEBER, Marylène. Le sentiment d’insécurité des femmes dans l’espace public : une entrave à la citoyenneté ? 2002, Ed. Antipodes.
[3] Analyse rédigée par Audrey Dessy sur base de l’intervention de Marie Mathy lors du colloque « L’insécurité : une expérience commune aux hommes et aux femmes ? » organisé par Couples et Familles le 16 novembre 2017.