Analyse 2018-02

Pour Couples et Familles, la réponse est non. Non, la liberté d’importuner n’est pas une condition sine qua non à remplir pour parler de liberté sexuelle, comme semblerait pourtant l’affirmer une tribune publiée dans Le Monde en ce début du mois de janvier.

Cette tribune, signée par une centaine de femmes, a largement fait parler d’elle ces derniers jours. Et pour cause, il y était question « d’une liberté d’importuner », sorte de prix à payer pour garantir une liberté sexuelle dans un contexte où un « nouveau puritanisme » semblerait prendre place et où le féminisme tendrait à attiser un sentiment de haine envers les hommes. [1]

Mise en contexte

Le point de départ de ce texte aux propos détonants ne serait pas étranger à la mise en lumière de l’affaire Weinstein et à la propagation fulgurante des hashtags #balancetonporc et #metoo qui l’accompagna.

D’ailleurs, Couples et Familles s’était attardée sur ce « buzz » au travers de l’une de ses analyses [2] publiée en décembre dernier. Elle saluait la libération de parole rendue possible grâce à ces hashtags et reconnaissait son effet positif sur les femmes qui osaient s’exprimer, parfois plusieurs dizaines d’années après les faits.

Trop de porcs balancés ?

Mais voilà, cette libération de parole en a dérangé certains (et certaines). Les raisons du malaise suscité par ces dénonciations de situations de harcèlement sexuel y sont expliquées dans la fameuse tribune du journal Le Monde.

D’emblée, il est tout de même affirmé dans le texte que la prise de conscience des violences sexuelles envers les femmes, de même que celle des abus de pouvoirs masculins dans le contexte professionnel, par exemple, étaient nécessaires. Cependant, le texte dénonce les proportions qu’ont prises les conséquences de certaines dénonciations et surtout l’impossibilité pour les hommes pointés du doigt de répondre aux accusations dont ils ont fait l’objet. Tous ont dès lors été mis dans le même panier : celui des agresseurs sexuels. [3]

Sur ce point, Couples et Familles rejoint l’idée soutenue par la tribune. Même si une libération de la parole était indispensable et a du bon, tous les faits exprimés ne peuvent être pris pour argent comptant. Les dénonciations d’agressions sexistes qui aboutissent à une condamnation se doivent d’aller de pair avec une enquête et un procès en bonne et due forme. Il convient donc que chaque dénonciation soit minutieusement analysée et qu’aucune sentence ne se prenne dans la précipitation sous le coup de l’émotion. De telles prises de décisions pouvant avoir un impact réellement dramatique sur la vie d’une personne accusée à tort. Cela n’est pas sans rappeler le climat post-Dutroux où certains éducateurs n’osaient même plus aider les enfants à enfiler leurs manteaux de crainte que cet acte soit associé à un attouchement inapproprié. Remarquons que de fausses accusations, émises non pas auprès de la justice mais « simplement », par exemple, sur les réseaux sociaux, peuvent avoir des conséquences tout aussi tragiques.

Par contre, Couples et Familles ne rejoint pas du tout les propos suivants que l’on peut lire dans la tribune : « Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc., alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses « intimes » lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque. » [4]

Effectivement, comment pourrait-il être acceptable qu’un homme touche un genou ou s’essaye à soustraire un baiser d’une femme totalement opposée à cette idée ? Quoiqu’il en soit, pour Couples et Familles, il n’en est rien. Ce genre de pratiques, loin d’être anodines, se doivent d’être sanctionnées. Traduisant un manque de respect flagrant d’autrui et une forme de domination sur le corps de l’autre, ces actes ne sont pas à prendre à la légère. Malaise, inquiétude, honte, embarras, angoisse, etc. ; les effets d’actes déplacés peuvent être multiples et variés. Si certaines personnes, dans un certain contexte, s’accommodent du fait d’être importunées, bien ; mais on ne peut imposer qu’il s’agisse de la norme en laissant ainsi aux importuns la liberté d’agir à leur guise.

Par ailleurs, si des personnes considèrent que certains actes importuns sont davantage « lourds » et « sans conséquence » que « fortement gênants » et « intrusifs », elles ne sont en aucun cas tenues de les dénoncer. Le ressenti de chacun ne peut être remis en question.

Quand il est dit : « c’est là le propre du puritanisme que d’emprunter, au nom d’un prétendu bien général, les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie. » [5] N’y aurait-il pas là un amalgame entre « statut d’éternelles victimes » et « victimes de fait » ? Car n’est-il pas un fait que d’être en position où un malotru parvient – même si ce n’est qu’à moitié – à nous embrasser alors même que cette idée nous écœure à souhait, nous place en position de victime ? Terme qu’il faudrait par ailleurs cesser de connoter négativement. Être victime ne signifiant pas être faible et fragile, mais simplement avoir subi un mal. [6] Et vouloir en parler, le dénoncer, ne constitue en rien un signe de faiblesse mais plutôt une forme de courage et de force, n’en déplaise à certains.

Remettre les pendules à l’heure

Alors, s’il est incontestable que parfois la drague peut s’avérer lourde, elle n’en est pas pour autant toujours intrusive et offensante. Ainsi tous les « lourds » ne sont pas des agresseurs, mais la lourdeur à ses limites. Ne dit-on pas la « La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres » ?

Dès lors, il paraît évident que lorsqu’il y a un contact physique non consenti, les bornes sont largement dépassées. Pour ce qui est des paroles, on pourrait considérer que lorsque les mots persistent dans l’esprit de qui les reçoit et impactent son estime personnelle, là aussi, le dragueur est allé trop loin. Mais Couples et Familles reconnaît la difficulté de passer de la théorie à la pratique. Dans la réalité, une personne n’est pas l’autre. Alors que l’une se verra choquée par certains propos, peut-être qu’une autre n’y verra pas là matière à en faire tout un plat… Ou encore, quand l’une osera franchement manifester son agacement face à un « dragueur », une autre présentera peut-être une attitude plus ambiguë, se sentant déroutée ou ne trouvant simplement pas les mots à rétorquer. La frontière peut parfois être floue. Cependant, les cas où il est évident que celle-ci s’est vue franchie à cent pour cent se comptent par milliers et plus encore !

Quoi qu’il en soit, Couples et Familles estime qu’un baiser volé ou un attouchement du genou sont des actes qui ouvrent la voie à d’autres agissements du même style dont la gravité peut aller crescendo. Bref, la tolérance de ces « importunités » n’est pas sans danger… N’ayons pas peur des mots, elle pourrait tout bonnement constituer, non pas un appel au viol, mais un « laisser-faire » –  intolérable selon nous –  en la matière.

Aborder sans harceler : mission impossible ?

N’est-il pas aberrant de devoir en arriver à expliquer comment faire pour interagir de façon respectueuse entre pairs ; de devoir préciser qu’aborder quelqu’un peut se faire sans qu’il soit question de harcèlement ?

Face à l’appréhension de certaines personnes craignant de ne plus pouvoir trouver de partenaires sexuelles s’il n’est plus possible d’importuner, la dessinatrice Emma met les points sur les « i » et présente, sous forme d’illustrations, la marche à suivre pour entrer en contact avec une inconnue. Par une simple question – en l’occurrence : « Bonsoir, je peux m’asseoir avec vous ? » - il est possible d’aborder quelqu’un (sans harcèlement). Si la réponse est positive, super ; par contre si elle prend la forme d’un silence qui en dit long ou d’un refus, cela doit en rester là car Emma le rappelle : « Contrairement au harcèlement, un rapport de séduction, ça se construit à deux ! » [7] Toutefois, Couples et Familles considère que ce qui se cache derrière les interpellations importunes relève avant tout d’un désir de domination.

Emma va encore plus loin en s’en prenant, non pas aux hommes, mais à la société : tout est mis en place pour que les femmes – et ce tout au long de leur vie – s’inquiètent d’être jolies et séduisantes (ou tout du moins, devraient s’en inquiéter). [8] Des tenues de petites filles fashionistas aux innombrables produits de beauté féminins mis en vente sur le marché et largement promus à force d’images photoshopées ou de mannequins supposées représenter « madame tout le monde », et bien madame tout le monde ne sait plus où donner de la tête…  Et « monsieur tout le monde », quant à lui, aurait tendance à trouver normal de considérer la gente féminine comme un objet qui n’aurait d’autre finalité que la séduction et d’attendre de sa part un « stimulus sexuel ».

Mais pouvons-nous les en blâmer ? Oui, nous le pouvons. En tant qu’adultes, citoyens, parents, etc. dotés d’un esprit critique, il est attendu d’eux qu’ils réfléchissent plus loin que le bout de leur nez et qu’ils s’offusquent, au côté de leur égales féminines, des attentes sociales qui diffèrent selon le genre auquel nous appartenons.

La clé : l’éducation

Les enfants d’aujourd’hui seront les adultes de demain. Pour que les contours de notre société – bien trop marqués actuellement par les inégalités de genre – se voient redessiner, il va de notre responsabilité d’adulte d’aujourd’hui de fournir aux jeunes générations les outils nécessaires à ce dessein. Le respect, la tolérance, l’écoute, et surtout, la reconnaissance du caractère « humain » des filles.

Expliquer aux fillettes que l’apparence vient bien après l’intelligence ; expliquer aux garçons que, sous prétexte que leur force physique est souvent davantage bien plus « développée » que celle des filles, cela n’en fait pas des êtres supérieurs à qui tout serait permis, etc.

Et pourquoi cet apprentissage ne commencerait-il pas dès aujourd’hui, au sein de nos familles, par un débat autour du fameux #balancetonporc et du tollé qui s’en est suivi ? L’occasion pour les jeunes de découvrir que le verbe « importuner » ne devrait idéalement jamais se voir précéder du nom « liberté ». [9]

 

Pour aller plus loin :
Quelles armes contre le harcèlement sexuel ? Analyse 2017-34 de Couples et Familles.

 

 

 

 


[1] Après la « tribune Deneuve », retrouvez tous les points de vue publiés dans « Le Monde ». In : http://www.lemonde.fr/. Consulté le 16 janvier 2018.
[2] Quelles armes contre le harcèlement sexuel ? Analyse 2017-34 de Couples et Familles.
[3] « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». In : http://www.lemonde.fr/. Consulté le 18 janvier 2018.
[4] « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». In : http://www.lemonde.fr/. Consulté le 18 janvier 2018.
[5] « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». In : http://www.lemonde.fr/. Consulté le 18 janvier 2018.
[6] http://www.larousse.fr/
[7] Un rôle à remplir. In : https://emmaclit.com/. Consulté le 18 janvier 2018.
[8] Ibid.
[9] Analyse rédigée par Audrey Dessy.

 

 

 

 

 

 

 

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