Analyse 2018-17

Les campagnes de récupération menées par les grandes enseignes ont de quoi ravir les amateurs de « bon plan ». De fait, nombreuses sont celles qui ont déjà proposé de collecter vêtements, chaussures et autres objets qui ne font plus battre le cœur de leurs propriétaires. Notons entre autres les actions menées par Brantano, Point Carré, H&M et bien d’autres. Afin de susciter l’intérêt des populations, ces firmes proposent des réductions à leurs généreux clients et se font l’intermédiaire entre les particuliers et les filières de récupération. Toutefois, désengorger les placards, donner une seconde vie à ces objets en en faisant profiter les plus démunis sont-ils les seuls objectifs poursuivis par ce type d’initiative ?

À en croire Marcel Mauss et sa théorie du don, ce dernier nait de la liberté qu’ont les individus à se préoccuper d’eux-mêmes mais également de l’intérêt d’autrui. De fait, ce qui procure toute son importance au don réside avant tout dans le fait qu’il aurait pu, si nous reprenons l’idée du sociologue Alain Caillé, ne pas exister. Dès lors, s’inscrire dans cette démarche revient à transmettre une partie de soi. En plus de rendre humain, le don permet à l’individu d’appartenir à la société, de contribuer à celle-ci à travers un geste solidaire. Par conséquent, il représente autant un acte pour soi que pour autrui.

Néanmoins, dans la continuité de la théorie décrite ici, notons que donner implique de savoir recevoir mais aussi de rendre. De cette manière et pour le dire autrement, le don conduit de manière quasi automatique au contre-don. Il s’agit donc d’un acte ambivalent qui amène, dès lors, à repenser l’action au cœur de cette analyse en ayant à l’esprit que donner est, en quelque sorte, aussi, un moyen stratégique d’obtenir quelque chose en échange. [1]

Une démarche éthique et solidaire

Se séparer de ses vêtements et en faire don à d’autres est une pratique relativement répandue. Beaucoup y voient l’occasion de faire de la place dans leurs armoires et de se débarrasser de ce que l’on ne met plus ou que l’on n’aime plus. De surcroît, cela a aussi pour vocation de participer à l’action menée par une série d’associations appelées d’économie sociale comme Les Petits Riens, Terre ou autres associations indépendantes.

Bien souvent, les vêtements récoltés font l’objet d’un tri qui les conduit à être soit jetés en raison de leur état, soit recyclés voire revalorisés ou encore revendus dans des boutiques de seconde main en Belgique ou ailleurs. Autrement dit, il pourrait être quelque peu interpellant d’apprendre que ces dons font l’objet d’une commercialisation ultérieure. Toutefois, afin de garantir la finalité sociale, environnementale et éthique des actions menées à travers ces collectes, un label a été mis au point par un ensemble d’associations agissant dans le domaine. Solid’R représente ainsi une garantie pour les particuliers qui, en faisant des dons, ont l’assurance de donner du travail à des personnes faiblement qualifiées et participent au financement d’actions sociales ou humanitaires. À travers ce label, les associations cherchent à se distinguer des initiatives privées soutenant des pseudo-projets humanitaires. [2]

Dès lors, lorsque des grandes enseignes soutiennent ces actions en se transformant elles aussi en point de collecte, nous ne pouvons que saluer l’initiative. Effectivement, il s’avère que les récupérations de chaussures, de jeans ou encore de vêtements au sens large par ces magasins est un moyen de rendre plus visible la récupération des vêtements. De plus, elles permettent des récoltes de meilleure qualité tandis que les bulles à vêtements sont souvent le lieu de dépôt de toute une série de détritus [3].

Il y a un mais ...

Si, à première vue, ces initiatives menées par diverses chaines de magasins sont louables, ne faut-il pas tout de même déceler derrière ces actions de récupération, une nouvelle stratégie marketing des firmes en question afin de pousser à la consommation sous couvert d’action sociale et solidaire ? Voilà ce qui fait question ...

 « Un bon de 15 euros pour vos vieux jeans » est le genre de slogan qui retentit autour de nous et qui parvient à inciter les particuliers à donner dans ces magasins. Il y a là l’illustration du contre-don, développé précédemment, où l’individu qui donne reçoit quelque chose en retour. Cependant, ce qu’il semble judicieux de remettre en question ici, c’est la stratégie choisie par les équipes publicitaires. Cette dernière conduit les individus a, certes se séparer des vêtements inutilisés et aussi à le faire de manière à soutenir des projets sociaux, mais surtout à encourager la consommation en distribuant, en l’échange du don, des réductions ou des bons d’achats. Autrement dit, nous sommes confrontés à un réel paradoxe : celui de donner pour acheter à nouveau ou encore, de vider pour remplir par la suite.

Par conséquent, ce type d’action que nous pouvons qualifier de durable ne permet, finalement, pas d’enrayer la production toujours plus importante de textile et ce, dans des pays où les conditions de travail, nous le savons, sont très dures. Cela diminue donc fortement la dimension éthique et sociale du don, réalisé à la base. De plus, notons que ce geste n’est pas sans conséquence pour l’environnement puisque l’industrie textile fait partie des plus polluantes.

Investissement dans l’action sociale ou simple coup de pub’ ?

Ce type de pratique amène à se pencher sur une stratégie dénoncée par certaines associations, à savoir le greenwashing ou, pour le dire en français, l’éco-blanchiment. À travers cette dénomination, il faut comprendre le procédé marketing qu’emploient les entreprises pour se donner une image écologique et responsable alors que dans les faits, leurs activités ont un impact important sur l’environnement et/ou les droits sociaux. La vague du développement durable, si nous pouvons l’appeler comme cela, amène donc les publicitaires à employer ce type d’argument pour faire vendre leurs produits ou encore pour soigner leur image.

Au regard de cette notion, il convient donc de s’interroger sur les motivations réelles de ces entreprises qui proposent d’offrir de la visibilité aux associations en charge de la collecte des vêtements. En effet, cette démarche représente-t-elle une volonté marquée de s’inscrire dans des projets porteurs de sens au niveau social et environnemental ou bien, s’agit-il « juste », finalement, d’une tactique permettant l’augmentation du chiffre d’affaire ? Telle est la question ...

Des dons pour faire reculer la misère ?

Le fait de donner, de « devoir » donner doit conduire à s’interroger et à remettre en cause les éléments qui font que nous avons à le faire. Donner, à cause de quoi ? Des inégalités existent. Selon les dires de Christine Mahy, secrétaire générale du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté, au sujet des collectes dans les grands magasins, « ces systèmes ne sont que des sparadraps dangereux » [4]. Effectivement, il semblerait que le problème de fond qui se trouve être la pauvreté reste inchangé.

Chargée de bonne intention, nous l’imaginons, la mobilisation citoyenne à l’égard des nécessiteux n’est pas l’objet du débat et mérite d’être encouragée. Cependant, il semble que cela ne doit en aucun cas occulter la responsabilité des dirigeants du pays à se mobiliser, eux aussi. Dès lors, il est avant tout nécessaire que des mesures concrètes soient décidées pour que les choses changent. 

Agir

Pour répondre à la question faisant l’objet de ce titre, il faut dire que non, le don n’est pas une mauvaise idée. Que du contraire, il ne faudrait pas mettre de côté le don et le faire disparaitre. Néanmoins, il demande malgré tout d’en étudier tous les aspects afin de se rendre compte au mieux de ce qu’il représente. Autrement dit, il s’agit là d’une opportunité pour engager la réflexion sur sa consommation et sur les stratégies commerciales s’y rapportant.

Pour éviter de tomber dans le piège de la consommation, il est tout à fait possible de donner à des associations tout en prêtant attention aux suites données aux objets. C’est pourquoi, il est conseillé de privilégier les organisations d’économie sociale labelisées Solid’R. Il est également possible de vendre soi-même ses vêtements et de reverser l’argent directement à des projets, par exemple.

Pour conclure, il convient de reprendre les mots présents dans le guide Le don, une solution ? : « Peut-être faut-il se demander d’abord pourquoi nous pouvons nous permettre de gâcher quand d’autres n’ont pas le nécessaire ?» [5] [6]. Nous invitons chacun à entrer dans cette réflexion ... [7]

 

 

 

  

 

 

 


[1] « Théorie du don/contre-don : donner/recevoir/rendre – M. Mauss » In : http://www.sietmanagement.fr/ (consulté le 17/09/2018)
[2] « Solid'R, le label éthique qui garantit la plus-value environnementale, sociale et économique de vos dons » In : https://www.res-sources.be/ (consulté le 21/09/2018)
[3] « Lange, bouteilles, herbe : 15 % de déchets indésirables dans les bulles à textiles, et des surcoûts importants » In : https://www.rtbf.be/ (consulté le 21/09/2018)
[4] « Je vous refile mon jean, merci pour la réduction ». Article de L’Avenir du 31 août 2018.
[5] Chanstang, S. (2008). Toutes les manières de rater un don humanitaire. Revue du MAUSS, 31(1), 318-347. En ligne https://www.cairn.info/ (consulté le 17/09/2018)
[6] À lire : « Le gaspillage textile, une préoccupation familiale » In : http://www.couplesfamilles.be/ (consulté le 21/09/2018)
[7] Analyse rédigée par Emeline Mathieu.

 

 

 

 

 

 

 

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