Analyse 2018-19

Nombreuses sont les incivilités que l’on peut recenser dans l’espace public. On peut noter l’ensemble de détritus jonchant le sol, les nuisances sonores notamment lorsqu’une personne emploie son téléphone portable de manière inopportune, le fait d’utiliser son siège dans les transports en commun pour y déposer son sac ou pire encore, ses pieds… Chacune de ces incivilités mériterait que l’on s’y attarde en regard des conséquences que ces actes ont sur le bien-être collectif. Cependant, c’est du « manspreading » que nous allons parler dans cette réflexion, une incivilité dont l’objet est l’étalement physique des hommes au détriment d’autrui, et plus particulièrement des femmes, dans les transports publics.

J’étais installée dans un minibus  et seule une place à côté de moi était encore disponible pour faire le voyage assis.  Un homme s’approcha pour prendre place. Alors que je m’étais levée pour le laisser s’installer, lorsque j’ai souhaité me rassoir, l’espace consacré à mon siège avait été empiété de moitié par ce Monsieur. Dans un premier temps, j’ai essayé tant bien que mal de m’installer confortablement sur l’autre moitié de mon siège, mais très rapidement l’inconfort s’est fait sentir : la ceinture de sécurité pressait contre mon cou et la moitié de mon corps était en complet déséquilibre. Pendant que je cherchais à trouver du confort dans cette position inconfortable, mon amie m’interpella et m’expliqua que cette attitude portait un nom : le « manspreading ».

Le terme « manspreading » vient des Etats-Unis et est apparu dans l’Oxford Dictonnary dès 2008 [1]. Ce terme désigne un « comportement inconscient observable dans les transports en commun consistant à s’asseoir en écartant les cuisses en occupant alors plus que la taille d’un siège » [2]. La définition de ce terme insiste sur le fait que cet étalement ne se fait pas à cause d’un concours de circonstance qui amènerait la personne à être obligée d’entrouvrir les jambes, comme par exemple « lorsque les espaces entre les rangées de sièges ne permettent pas à deux passagers d’être assis face à face sans écarter les jambes ou lorsqu’un bagage encombre l’espace » [3].

Le « manspreading », une incivilité comme une autre ?

Si toutes les incivilités sont à considérer comme importantes à cause de leurs atteintes aux valeurs fondamentales du vivre ensemble, à savoir le respect pour les biens et les personnes, la considération envers autrui et l’environnement … le manspreading relève d’une caractéristique spéciale, celle de l’inégalité de genre.

Même s’il est évident que tous les hommes ne sont pas concernés par l’adoption de cette attitude, mais aussi que certaines femmes optent également pour ce type de posture, le plus fréquemment, ce sont ces messieurs qui s’y adonnent aux dépens de ces dames. Et la plupart du temps, ces femmes se recroquevillent sur elles-mêmes en réaction à cet étalement, comme s’il était « normal » pour elles de devoir céder leur place.

Colette Guillaumin, sociologue qui a étudié la question des positions des hommes et des femmes dans l’espace collectif, explique que cette question n’a été politisée que très récemment. Dans les années 1970, on considérait qu’un homme qui écarte les jambes, debout ou assis, était simplement un homme qui démontre sa virilité, « à la manière du cow-boy qui descend de cheval et reste jambes écartées » [4]. Tandis qu’une femme qui croise ses jambes était une femme qui a intériorisée la possibilité d’être agressée et se protège dès lors de toute éventuelle agression en se positionnant de la sorte.

Les hommes les plus réfractaires au changement de cette allure justifient leur comportement de par la nature de leur anatomie. Certains courants féministes appellent cette justification «  le syndrome des couilles de cristal », « un mal qui contraindrait les hommes à écarter les jambes pour ne pas risquer d’exploser les boules de cristal qu’ils ont entre les cuisses » [5].

Pour Christine Bard, historienne du féminisme, lorsque les hommes écartent leurs jambes, ils suggèrent que le volume de leurs parties génitales est considérable, et ils obligent ainsi les femmes qui se trouvent à côté d’eux à serrer les leurs [6]. C’est en cela, selon Edith Maruéjouls, géographe spécialiste de la répartition filles/garçons dans les espaces de loisirs, que cet « étalement masculin dans les transports publics, longtemps considéré anecdotique, en dit long sur les enjeux de domination et le partage de l’espace ». « La solution ne sera jamais de faire des banquettes plus larges ou des wagons non mixtes ». « Parce que l’inégalité est toujours une question de relations : l’un prend plus de place parce que l’autre accepte d’en prendre moins, dans une dynamique de domination » [7].

Dès lors, oserions-nous parler d’une soumission genrée acquise de génération en génération? Toujours selon Edith Maruejouls, en effet, dès l’enfance, il est autorisé aux garçons de prendre toute la place dans les espaces publics. Cela se manifeste très clairement dans les cours de récréation. Bruno Humbeeck, psychopédagogue, soutient ce constat. Lors de ses recherches sur la prévention aux violences et au harcèlement scolaire, il a observé que les petits garçons avaient tendance à s’approprier tout le territoire qui était mis à leur disposition. De manière générale, « les petites filles perçoivent que l’environnement et le pouvoir est pris par les petits garçons. Une expérience le démontre clairement. Si vous proposez à une petite fille de quatre ans de traverser une cour de récréation pour aller aux toilettes, elle va systématiquement faire le tour de la cour de récréation en longeant les murs puisque les garçons se sont appropriés l’espace de la cour de récréation en jouant au football. Les petits garçons jouent au milieu de la cour et prennent toute la place, ils courent partout derrière les ballons, en criant très fort et donnent une forte impression de mouvement qui amène spontanément les petits filles à se placer en périphérie. [ …] Le problème est donc que les garçons prennent le territoire et rejettent les filles de ce territoire. Et le dispositif scolaire ne permet pas aux petites filles de prendre le pouvoir en retour ; que du contraire, on leur apprend à longer les murs » [8], affirme Bruno Humbeeck.

Un phénomène de grande envergure

De nombreuses villes se sentent concernées par le manspreading. Cette problématique  a déjà été le fruit de nombreuses campagnes de sensibilisation à New York, Seatle, Philadelphie, Tokyo, Séoul, Rotterdam et tout récemment Madrid et Bordeaux.
 
Ce sont d’ailleurs les femmes new-yorkaises qui sont à l’origine de cette dénonciation. Elles postaient des photos ou racontaient leurs expériences en la matière sur les réseaux sociaux. Un signalement qui s’est répandu comme une traînée de poudre, et suite à quoi différentes affichettes ont été installées dans le métro new-yorkais : « Dude, stop the spread » (« Mec, arrête de t’étaler »).

La plupart des grandes villes citées ci-dessus ont décidé quant à elles d’exposer un pictogramme expressif sur lequel on voit une personne assise, les jambes écartées, barrée d’un trait rouge [9].

En Belgique, c’est à Céline Delfosse, député écolo à Bruxelles, que l’on doit la prise de connaissance de ce phénomène. En 2016, celle-ci plaidait activement pour une campagne contre le manspreading. Une demande qui fit malheureusement chou blanc auprès de la société bruxelloise des transports en commun [10].

Dès lors, que faire ?

Il y a à peine quelques jours, une militante russe décida de dénoncer le problème à sa façon : la jeune femme versa un mélange d’eau et de javel au niveau de l’entrejambe des hommes adoptant le manspreading dans le métro de Saint-Petersbourg [11]. Cette manœuvre ne passa pas inaperçue auprès les médias, mais à quel prix ?

Pour « Couples et Familles », cette action est contreproductive et ne peut engendrer que de la violence. Cet acte ne peut aucunement favoriser le vivre ensemble ni même permettre une répartition équitable de l’espace public entre hommes et femmes. Cette méthode de sensibilisation est simplement humiliante et agressive et amène l’opinion public à s’indigner face aux agissements de cette femme plutôt qu’à s’intéresser au fond du problème. Comme le disent avec humour ces humoristes, Camille et Justine, il s’agit d’éradiquer un comportement, le manspreading, et non la gent masculine [12]. En d’autres mots, on ne suggère pas à toutes les femmes d’emmener avec elle un mélange eau/javel dans les transports en commun (elles s’exposeraient sans doute à une autre agression), mais on reconnait l’effet choc que la diffusion d’un tel épisode peut avoir.

« Couples et Familles » soutient qu’il y a beaucoup d’autres possibilités permettant à tout un chacun de se sentir considéré d’égal à égal dans l’espace public.

Tout d’abord, dans ce type de situation, chaque femme devrait pouvoir se sentir libre d’exprimer son désaccord face à un tel comportement d’étalement auprès de la personne responsable. Cependant, une intervention individuelle ne peut être la seule et unique intervention. Comme le souligne Céline Delforge dans un témoignage, certaines personnes ne prennent pas la remarque en considération voire répondent agressivement. Un monsieur lui avait répondu qu’ « il n’allait pas croiser les jambes comme une p… » [13].

C’est pourquoi, il est impératif de mettre en place une intervention plus collective. Par exemple, nous soutenons que la diffusion d’un pictogramme dans les transports en commun interdisant le manspreading permettrait à la personne de se rendre compte de son comportement et du désagrément que cela occasionne sur autrui, sans pour autant se sentir stigmatisée. De plus, en faire une règle commune aiderait les victimes de manspreading à « se sentir légitime à reprendre de l’espace, d’autant plus que des témoins peuvent intervenir pour les soutenir », affirme Marie Allibert, porte-parole d’Osez le Féminisme [14].

Ensuite, cette incivilité repose sur une inégalité éducationnelle entre les petites filles et les petits garçons. Comme le souligne Marianne Blidon, maître de conférences en sociologie et démographie à l’université Paris-I, nous éduquons différemment nos enfants. « Les petites filles sont très tôt enjointes à ne pas être remuantes, à ne pas courir partout, à joindre leurs jambes pour ne pas montrer leur culotte si elles sont en jupe ou en robe, à ne pas être avachies parce que ce n'est ni correct, à rester à leur place, à se soucier des autres...Les garçons développent, eux, un autre rapport à leur corps, à la contrainte corporelle et à l'espace dans la mesure où les injonctions en matière de masculinité ne sont pas les mêmes qu'en matière de féminité. » [15] C’est donc aussi aux parents qu’incombe la responsabilité de réfléchir aux messages « genrés » qu’ils transmettent à leurs enfants.

Enfin, l’école est certainement un lieu incontournable d’apprentissage de ce partage du territoire. Et pour ce faire, certaines écoles recourent aux cours de récréation régulées [16].

 

 

 

 

 


[1] « Comment le manspreading est devenu un objet de lutte féministe » In https://www.lemonde.fr/ (Consulté le 2 octobre 2018)
[2] « Manspreading » In https://fr.wikipedia.org/ (Consulté le 18 septembre 2018)
[3] Ibid.
[4] « Comment le manspreading est devenu un objet de lutte féministe » In https://www.lemonde.fr/ (Consulté le 2 octobre 2018)
[5] « Les hommes s’étalent-ils trop dans le métro ? Une élue écolo veut lutter contre le phénomène ‘les couilles de cristal’ » In http://www.lalibre.be/ (Consulté le 1e octobre 2018).
[6] « Comment le manspreading est devenu un objet de lutte féministe » In https://www.lemonde.fr/ (Consulté le 2 octobre 2018)
[7] Ibid.
[8] « À l’école, l’insécurité pour les garçons et pour les filles », Les Nouvelles Feuilles Familiales, Dossier n°121 : Vivre dans l’insécurité.
[9] « Incivilité des hommes dans les transports : non au manspreading ! » In https://www.femmeactuelle.fr/ (Consulté le 2 octobre 2018)
[10] « Madrid, précurseur européen de la lutte contre le manspreading » In  https://www.rtbf.be/ (Consulté le 2 octobre 2018)
[11] « La technique javellisée d’une militante russe pour lutter contre le mainspreading » In http://www.lalibre.be/ (Consulté le 2 octobre 2018)
[12] « Camille et justine veulent éradiquer le manspreading, pas les hommes » In  https://www.huffingtonpost.fr/ (Consulté le 2 octobre 2018)
[13] « Les hommes s’étalent-ils trop dans le métro ? Une élue écolo veut lutter contre le phénomène ‘les couilles de cristal’ » In http://www.lalibre.be/ (Consulté le 1e octobre 2018)
[14] « Incivilité des hommes dans les transports : non au manspreading ! » In https://www.femmeactuelle.fr/ (Consulté le 2 octobre 2018)
[15] « Que répondre à votre beau-frère qui pense que le manspreading n’existe pas ? » In https://www.nouvelobs.com/ (Consulté le 1e octobre 2018)
[16] Analyse rédigée par Aurelie Degoedt.

 

 

 

 

 

 

 

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