Analyse 2018-28

L’attention portée à la notion de genre est souvent justifiée par la volonté d’atteindre l’égalité entre les sexes en mettant un terme à la traditionnelle domination masculine au sein de notre société. Néanmoins, au-delà de cette ambition égalitaire, ne faut-il pas également remettre en question la manière par laquelle notre société occidentale structure le sexe et le genre de façon binaire ? De fait, les réalités ne sont-elles pas plus complexes que les habituelles décompositions : fille/garçon, féminin/masculin ou encore hétérosexualité/homosexualité ? La pensée humaine semble formatée à réfléchir les comportements à travers le prisme de la distinction sexuelle ...

À l’heure où certains publicitaires usent et abusent du marketing de genre à travers des produits spécialement réservés pour ces messieurs et d’autres pour ces dames, des débats ont émergé à l’inverse de ce courant. Ces derniers portent sur les représentations qui sont accolées aux filles et aux garçons que cela soit à travers les manuels scolaires ou encore dans les jouets qui leur sont destinés. Il faut dire qu’avec les années, l’argument du genre est devenu un véritable outil qui ne cesse d’être mobilisé pour éclairer les réalités sous un jour « nouveau ».

Sexe et genre, pas la même chose ?

Presque instinctivement, les femmes et les hommes sont considérés comme différents et ce, sur base de caractéristiques physiques, biologiques et naturelles [1]. Cependant, cette justification est-elle aussi valable lorsqu’il est question de légitimer la manière de définir la féminité et la masculinité ? Autrement dit, tout ce qui différencie l’homme de la femme se fait-il uniquement sur des bases biologiques ? S’ils sont différents du point de vue anatomique, rien n’explique, si ce n’est la culture, pourquoi l’on attribue de nos jours la couleur rose aux filles et le bleu aux garçons pour ne prendre qu’un rapide exemple.

Effectivement, la mobilisation observée autour de la question du genre vise régulièrement à remettre en question les situations dans lesquelles la différence biologique des sexes est employée pour justifier une division, une assignation et une hiérarchisation entre les personnes, ou plutôt devrions nous dire ... entre les genres. En d’autres termes, le genre renvoie à la manière dont les rôles, les comportements, les activités et les attributs sont déterminés socialement et considérés comme appropriés pour les hommes ou pour les femmes au sein de notre société [2].

Héritage social, culturel, historique, politique, religieux et économique, l’image que nous avons de la Femme ou bien de l’Homme renvoie à des rôles, à des responsabilités et à des attentes distinctes pour chacun d’entre eux. Il s’avère que cette répartition genrée donne l’impression d’un naturel alors qu’il s’agit principalement d’une structuration de l’esprit à partir des comportements et des gestes quotidiens [3]. Dès lors, il semble opportun de pointer du doigt le caractère essentialiste de la pensée qui structure notre société et qui vise ainsi à justifier la différence des attitudes et des comportements attendus à partir de leurs dissemblances biologiques. Autrement dit, cette biologisation des différences fait reposer les différences des individus sur une base naturelle alors qu’elles se trouvent être le résultat d’une construction sociale que notre société perpétue au fil des années.

L’environnement calqué sur une vision binaire

De manière presque innée et pour une raison qui nous échappe, la pensée en Occident s’organise de manière dichotomique : gagnant/perdant, nous/eux, langage/corps, petit/grand, ... ou encore, féminin/masculin. Autrement dit, notre environnement se rapporte constamment à des classements, à des oppositions, à des catégorisations.  Histoire de case, de tradition ou bien de sécurité, il convient de se demander si nous en arrivons à réfléchir comme cela par nous-mêmes ou bien, parce nous baignons dedans, sans nous en rendre compte, depuis le moment même qui précède notre naissance [4]. Dans tous les cas, force est de constater que chacun, à sa manière, participe à la pérennisation de la pensée binaire.

Or, comme le souligne Antonin Le Mée lors de sa conférence TED à Rennes, « la réalité est complexe et plaquer un modèle binaire sur celle-ci ne fait que masquer la complexité et ne l’efface pas » [5]. De fait, l’angle du genre nous amène à nous rendre compte que les perceptions et ressentis personnels, appelés identités de genre, ne rencontrent pas forcément le genre assigné à la naissance ainsi que les idéaux sociétaux et culturels, dans ce cas appelés expressions de genre. Sans vouloir se lancer dans un débat de vocabulaire, cet écart des rangs traditionnellement institués nous amène à envisager d’autres voies à celle de la dichotomie et à la simple opposition entre homme et femme. C’est un fait : les corps, les identités et les comportements sortent de la structuration binaire contrairement à ce que les schémas rigides qui structurent la société laissent à penser.

Effectivement, il semblerait plus judicieux de concevoir des nuances au « purement masculin » et au « purement féminin ». Envisager les réalités le long d’un continuum permettrait d’éclairer une multitude de situations intermédiaires et ce, même si les deux extrêmes communément envisagés se sont construits comme le reflet d’une pensée qui s’est cristallisée avec le temps autour de la simple distinction homme/femme. L’ajustement souhaité permettrait de répondre à un enjeu de taille présent dans nos sociétés actuelles : celle d’envisager non plus une mais plusieurs acceptions de la masculinité et de la féminité.

Quand la nature fait figure d’exemple à la culture

Si la nature ne doit pas être vue comme un motif de justification à la différenciation et de la hiérarchisation des sexes et des genres, il demeure qu’il est tout de même judicieux de s’inspirer de celle-ci pour sortir de la dichotomie et penser l’altérité sexuelle. De fait, contrairement à ce que la culture ambiante laisse penser, il faut bien avoir à l’esprit que les configurations biologiques sortent, elles aussi, parfois de la dichotomie communément instituée entre les hommes et les femmes. C’est notamment le cas des enfants qui naissent intersexués [6] et qui possèdent, de cette manière, des caractères sexuels ne se rapportant totalement à aucun des deux sexes.

Au-delà de ce cas de figure, force est de constater qu’outre la biologie, les ressentis personnels peuvent également s’écarter des schémas traditionnels de pensée. C’est le cas des individus transgenres ou encore de ceux qui adoptent un genre dit « fluide ». À l’inverse des personnes cisgenres pour qui le sexe biologique assigné à la naissance correspond à la façon dont ils se définissent, il arrive que des individus ne se trouvent pas en accord avec l’identité de genre qui leur est assignée. Si certains ne se sentent ni homme, ni femme, il se peut également que d’autres se situent quant à eux quelque part entre les deux pôles. Dans le cas des genres fluides, la définition du genre évolue avec le temps jusqu’à atteindre le confort personnel, la congruence.

Bien souvent, la tendance à la normalisation laisse entendre que ces individus souffrent de troubles mentaux. Cependant, les réticences face à la diversité des genres enferment, contraignent et brident les individus en encourageant le conformisme ou encore le déclassement, la marginalisation [7]. Malgré le fait que ces réalités existent bel et bien, il demeure qu’elles restent perçues comme des erreurs de la nature du point de vue médical et familial ; raison pour laquelle des opérations de féminisation, de masculinisation et de stérilisation ont encore lieu à l’heure actuelle dans le cadre des enfants intersexués.

Et ailleurs ?

Dans un ouvrage de 1957, les auteurs Barry, Bacon et Child [8] avançaient l’idée selon laquelle la différenciation des rôles sexuels devait être comprise comme la solution trouvée par les sociétés pour répondre aux problèmes pratiques qui se posaient. Il se trouve que les ressources disponibles et les modalités d’accumulation de la nourriture se sont montrées comme des moyens d’organiser la société. En d’autres mots, selon que la société ait été sédentaire en raison de l’agriculture ou bien nomade du fait de la cueillette et de la chasse, une place et une fonction spécifique ont été attribuées aux femmes et aux hommes, rendant la différenciation des rôles sexuels plus ou moins forte. C’est donc par ce mécanisme que des rôles sociaux particuliers ont été attribués aux individus en fonction de leurs sexes biologiques.

Cette réponse culturellement fonctionnelle a eu pour conséquence d’instaurer la vision binaire des sexes et la différenciation des rôles sociaux dans bon nombre de sociétés et ce, depuis longtemps maintenant. Néanmoins, différents exemples à travers le monde donnent à voir que le genre peut être conçu d’une tout autre manière. Ils permettent aussi de se rendre compte que les schémas parfois rigides tendent à évoluer dans certains états.

La conception multimodale du genre s’inscrit bien souvent dans la tradition de communautés parfois fort méconnues. Cela n’empêche pas pour autant que la pluralité des genres reconnus soit à l’œuvre depuis de longues années. Pour les amérindiens et plus particulièrement les indiens navajos, par exemple, deux genres s’ajoutent à ceux traditionnellement admis : les hommes féminins et les femmes masculines. Pour d’autres communautés, il arrive également que trois sexes soient reconnus et que jusqu’à cinq genres soient admis, en considérant qu’il existe aussi un métagenre pour certaines d’entre elles. Dans certains cas, un pouvoir spirituel, religieux voire surnaturel est attribué aux « non-binaires » [9]. Dans un autre registre, notons que la tradition précolombienne et la place prépondérante des femmes dans l’économie mexicaine ont encouragé la transgression des normes sexuées habituellement à l’œuvre. Par le passé, il était imposé au dernier garçon de la famille de se comporter socialement et sexuellement comme une femme. Cependant, à présent, le rôle de « muxe » est majoritairement le fruit d’un choix posé par les hommes [10]. Pour ce faire, ces derniers cultivent l’ambigüité en se comportant, en s’habillant et en participant à toutes les activités partagées par les femmes tout en ayant la responsabilité d’initier les adolescents à la sexualité [11].

Ces différentes évocations traduisent la diversité et l’ouverture dont font preuve certaines cultures, même si les postures reconnues ne sont pas pour autant toujours valorisées. Néanmoins, elles ont le mérite d’illustrer que tant le sexe que le genre mais aussi les rôles sociaux peuvent être incorporés de différentes manières et qu’il n’existe pas qu’une seule manière de les concevoir. Au-delà de l’exemple donné par ces peuples parfois retirés, il se trouve que certains états dits modernes repensent également leur organisation administrative et légale afin d’apporter plus de souplesse sur la question qui nous occupe. Ainsi il convient de noter que l’Australie, le Népal et l’Inde ont institué un genre neutre sur les documents administratifs. Néanmoins, mis à part quelques décisions de justice sur le sujet, les traces d’une évolution de la pensée binaire en Europe restent sommaires. Le pas qui a été franchi en Belgique est d’avoir ajouté, depuis fin de l’année 2015, la mention « X » à côté des traditionnels M/F aux offres d’emploi des autorités fédérales et wallonnes [12]. La possibilité d’adaptation du registre national en faveur d’une option « X » pour le sexe serait étudiée par la Secrétaire d’État à l’Égalité des chances.

Une pensée qu’il faut relativiser

À en croire le professeur de philosophie Jean-Michel Longneaux, la différence est quelque chose de très embêtant dans la mesure où elle est mal vue ; raison pour laquelle le recours à la neutralité est souvent recommandé. Or, il s’avère que malgré cette volonté, la culture maintient tout de même l’exclusion [13]. De surcroit, il y a fort à penser que gommer à tout prix les différences, rendre les individus et les messages portés totalement neutres et créer des réalités et des représentations uniformes vont conduire à s’offusquer dès qu’un message est un peu trop typé ou renvoie d’une manière plus ou moins explicite à une catégorie particulière, à un genre.

Autrement dit, l’idée n’est donc pas d’arracher les personnes à tous les déterminismes mais de développer un esprit critique, de lutter contre les discriminations en questionnant nos manières de penser et d’agir. Pour ce faire, il semble judicieux de se mettre (si ce n’est pas déjà fait) à envisager la diversité, la complexité et d’élargir les constructions sociales et culturelles au-delà de l’ordre traditionnel. Incontestablement, envisager l’uniformisation et l’indifférenciation comme un signe d’égalité semble une erreur grotesque. L’ambition de l’anthropologue et ethnologue française, Françoise Héritier, allait d’ailleurs dans ce sens puisqu’elle encourageait avant tout de ne pas cristalliser les différences selon une appartenance sexuelle et d’éviter la hiérarchie qui conduit au dénigrement.

Dans cette optique, le marketing et la publicité peuvent être des modèles. De fait, bien que le marketing de genre ait longtemps et continue encore de véhiculer des représentations stéréotypées des produits en fonction de leurs destinataires, il n’en demeure que la publicité n’est pas toujours à blâmer tant elle en vient parfois à envisager la pluralité des genres et à renverser les représentations traditionnelles. Comme le mentionne la revue ADN, les marques s’éloignent peu à peu de la pensée réductrice autour du genre : « elles ont transformé la stratégie genrée en outil d’émancipation et d’incitation à la liberté comportementale dans un monde nourri par la diversité. [...] En opérant un virage et en émettant des engagements et des valeurs, les marques donnent un second souffle au marketing genré qui entame sa deuxième vie. » [14] Par conséquent, la publicité se met à porter des messages revendicatifs à ce sujet en envisageant des féminités et des masculinités plurielles. Pour cela, il est essentiel que les messages publicitaires ne fassent pas l’usage de visions sur-stéréotypées qui viendraient brouiller le message véhiculé. 

D’une certaine manière et comme le mentionnent Delphine Gardey et Julien Debonneville, attachés à l’institut en Études genre de l’Université de Genève, penser au-delà de la binarité revient à voir au-delà des classifications univoques et homogènes, à penser l’hybridité des identités et à envisager un décentrement vers le pluralisme. Autrement dit, cela revient à rester attentif aux certitudes qui structurent nos manières de fonctionner et de penser. De fait, dans l’état actuel, nos croyances et nos modes de connaissances font fonctionner l’ordre social et politique sur le mode du « cela va de soi » [15]. Or, il y tout intérêt à sortir des schémas de pensée binaires et à envisager les identités comme étant mouvantes, instables et multiples. À partir de là, cela laisse place à la prise en compte des alternatives et de la complexité des situations vécues.

En conclusion, penser voire repenser nos habitudes et nos automatismes se fait en comptant aussi souvent que possible au-delà de deux… [16] 

 

 

 

 


[1] ONU Femmes. (n.d.). Glossaire d’égalité de sexes – sexe (biologique). In : https://trainingcentre.unwomen.org/
[2] Organisation Mondiale de la Santé. (s.d.). Genre, femmes et santé. In : https://www.who.int/
[3] Couples et Familles. (2013). Le genre : histoire de concept. In : http://www.couplesfamilles.be/
[4] Il faut comprendre par là qu’avant même la naissance, l’individu se voit être l’objet d’une série de projections de la part de son entourage à partir du moment où ils prendront connaissance de son sexe. Vue comme une information clé lors de la grossesse, cela conduit à prendre conscience que la dimension sexuelle est un facteur structurant de la pensée humaine.
[5] Le Mée, A. (2016). La binarité, c’est pas mon genre. France : TED x Rennes. In : https://www.youtube.com/
[6] Ces naissances concerneraient entre 0,05 % et 1,7 % de la population mondiale : Nations Unies. (s.d.). Note d’information : Intersexe. In : https://unfe.org/
[7] Lohr, B. (Réalisateur). (2016). France : n’être ni fille ni garçon [Reportage]. France : ARTE. In :  https://www.arte.tv/
[8] Barry, H. III, Bacon, M. K., & Child, I. L. (1957). A cross-cultural survey of some sex differences in socialization. The Journal of Abnormal and Social Psychology, 55(3), 327-332.
[9] Les Inuits pensent d’ailleurs que les bébés, après leur naissance, peuvent changer de sexe
[10] Dans cette culture où l’homosexualité est fortement réprouvée, la place de muxe permet notamment aux hommes d’avoir des relations sexuelles avec des hommes sans pour autant que cela soit pointé du doigt. En d’autres termes, il s’agit donc d’un moyen pour ces hommes de vivre leur homosexualité ; et ce, même si cela se fait au prix d’un dévouement presque total à sa famille (entretien de la maison, aide à la mère – figure centrale de la famille). 
[11] Butta, C. (Réalisateur). (2015). Mexique, histoire d’un garçon au féminin [Reportage]. France : ARTE. In : https://www.dailymotion.com/
[12] Selor. (2015). M/F devient M/F/X : l’administration fédérale veut plus de neutralité liée au sexe lors des recrutements. In : https://www.selor.be/
[13] Longneaux, J.-M. (2015). Ex Cathedra : « la différence, c’est très embêtant ». In : https://www.matele.be/
[14] Gonidec, A.-S., & Manceau, C. (2018).  Gender marketing : exit les clichés, les consos doivent s'émanciper !, L’ADN, 13 (1). In : https://www.ladn.eu/
[15] Debonneville, J. & Gardey, D. (s.d.). À quoi sert le genre ? Organiser, diviser et hiérarchiser - Penser au-delà du binaire [Cours en ligne]. Suisse : Université de Genève. In : https://fr.coursera.org/
[16] Analyse rédigée par Emeline Mathieu.

 

 

 

 

 

 

 

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