Analyse 2019-01

Nous sommes dans un État monarchique, mais notre modèle politique est celui d’une démocratie représentative. Le Roi règne, mais ne gouverne pas. Et quand il prononce son discours de Nouvel an, certains doivent se dire qu’il sacrifie à un exercice suranné.

Il ne peut en effet s’exprimer véritablement en matière politique. Son texte est cautionné par l’accord du premier ministre… Entre ces deux balises, le Roi a-t-il la moindre opportunité d’exprimer des choses personnelles ? On est en droit de se le demander. Et les commentateurs seront-ils alors sensibles à ce qui peut finalement être une signature plus personnelle, celle du Roi, voire du couple royal, à l’heure où il s’adresse, non à la nation comme une entité globale, mais à chacun et à chacune de ses compatriotes.

Plus qu’un simple marronnier, le discours royal de fin d’année est un vrai rendez-vous médiatique. Le héros du jour y est la cible de toutes les observations. Un momentum lors duquel, classiquement, mais de façon formelle en cette version 2018 [1], la population est invitée par son souverain à « arrêter sa course à la poursuite du temps pour réfléchir un instant au sens », à ce qui nous met en mouvement. L’interprétation qu’en donnent les médias, dès la fin de la diffusion, et aussi dans le JT Spécial qui y reviendra en début de soirée, est un exercice sans complaisance allant du commentaire sur le fond à l’appréciation, fondée ou non, des moindres détails de la forme : qu’il s’agisse de la posture, de la prononciation, du geste, du décor, de la couleur de la cravate… Tout y passe, parfois !

L’édition 2018 aura fait mettre en exergue par les journalistes, un propos jugé « très politique ». À chaud, après le (faux) direct que constituait la mise à l’antenne (rappelons que le discours est diffusé en différé, puisqu’ enregistré la veille) mais aussi lors de l’édition du JT du soir, les commentateurs ont insisté sur le fait que, sous couvert d’un gouvernement en affaires courantes, le Roi – sans sortir des limites de sa fonction – avait beaucoup insisté sur les « tensions politiques du moment » parlant même de « période mouvementée », laquelle invite chacun à « prendre ses responsabilités ».

« Inégalités, pauvreté, intolérance et changement climatique » ont été présentés comme étant « des questions qui demandent des réponses exhaustives », réclamant dès lors de la part des citoyens, « écoute et ouverture, courage et esprit d’initiative ». Compte tenu du contexte, le Roi pouvait-il passer ces éléments sous silence ? Ces priorités figurant bien au palmarès des quelques maigres points de consensus entre les forces politiques divisées, il était sans doute inévitable de s’y référer… mais sans vraiment s’engager plus loin qu’une simple évocation.

De même, allusion a été faite alors à la période de campagne électorale qui va s’ouvrir et qui nous mènera aux élections de mai. Le Roi a insisté sur le moment du vote qui doit être « un moment de mûre réflexion pour que s’exprime la démocratie ». Et les journalistes y ont été sensibles dans leurs commentaires. Mais cette partie du discours est, reconnaissons-le, assez factuelle et peu orientée… Que devait-on attendre d’autre en fait, d’une prise de parole assez protocolaire ?

En guise de commentaire, à l’évidence, chacun pût aller chercher dans le royal propos ce qui alimente son centre d’intérêt. Les politologues, relayés par les journalistes, se sont donc servis les premiers. Ils ont parlé politique.

De l’intérêt de la Nation à l’éducation parentale

Couples et Familles aimerait pourtant pointer ce qui est peut-être resté dans l’ombre de ce discours. Deux paragraphes qui pourraient donner à certains l’impression que l’orateur meuble pour atteindre le temps imparti. Deux paragraphes où le Roi est pourtant sans doute plus personnel et où, avec son épouse qu’il ne manque pas d’associer comme le faisaient d’ailleurs Baudouin et Albert ses prédécesseurs, ils ont pu mettre un peu de leur singularité, sans que la signature ministérielle ne s’y oppose. Car on le sait, le discours royal doit être écrit sous couvert de l’approbation du premier ministre.

Rappelons d’abord qu’assez logiquement, à l’approche des fêtes de fin d’année, le Roi Philippe avait pointé dans un paragraphe d’introduction, l’importance des moments de fête, « ces moments de retrouvailles et de partage, ces moments où l’on prend du temps avec des proches ». Il avait insisté comme il est de bon ton, sur « ceux qui traversent de lourdes épreuves, connaissent la solitude, ou qui ont perdu un être cher… ». « Lors de ces fêtes de famille, la présence et l’écoute d’un proche a une valeur inestimable » reprend-t-il. Moins factuel, mais tout de même fort « saisonnier » comme propos. Une introduction somme toute assez entendue : réjouissez-vous, c’est bien normal, mais pensez aussi aux autres qui n’ont pas toujours cette chance. Associez-les dans la mesure du possible à vos retrouvailles. Propos charitable qui relève de la bonne éducation. Mais choix tout de même puisque le Roi avait la liberté de ses propos. Suivent alors les deux paragraphes qui retiendront particulièrement notre attention et justifieront notre analyse.

Le premier paragraphe dit : « Avec ceux qui ont des enfants, nous avons en commun, la Reine et moi, le désir de vivre avec eux des moments vrais, de réelle présence les uns pour les autres. » Philippe et Mathilde ouvrent une brèche dans le propos politique ou de circonstance. Ils associent soudainement, un public qui n’a que peu à voir avec le débat sur l’intérêt de la Nation. Ils s’engouffrent dans un thème qui leur tient visiblement à cœur et les occupe peut-être beaucoup : l’éducation parentale. Le Roi Philippe poursuit : « Nous savons à quel point ils sont importants (ces moments de rencontre vraie), mais aussi à quel point il est facile qu’ils nous échappent. Ce sont des moments où l’on peut recevoir nos enfants tels qu’ils sont et avoir la joie de les redécouvrir. » Le propos n’est pas banal… le couple royal parle de son vécu quotidien rejoignant en cela le vécu de toutes les familles du royaume. Nous avons la possibilité, chaque jour, de vivre des moments importants en famille… précise-t-il en substance. À nous d’être attentifs pour ne pas les laisser filer. Un risque fréquemment vécu dans toutes les familles, si l’on n’y est pas attentif. En effet, la course effrénée que nous impose le traditionnel « métro, boulot, dodo » (quand on a la chance d’avoir du travail) … est un obstacle bien réel à cette priorité importante : dégager du temps de qualité à passer en famille… Certes, les weekends et périodes de congé sont des oasis bien appréciables, mais c’est au quotidien qu’il y a lieu de s’arrêter, de se rencontrer et d’échanger… pour « recevoir nos enfants tels qu’ils sont et avoir la joie de les redécouvrir ».

Et l’on peut apprécier dans la formule choisie par notre souverain, la justesse avec laquelle il reconnaît ce délicat devoir parental : « recevoir nos enfants comme ils sont ». La vie familiale est en effet parsemée d’anecdotes où chacun s’illustre, et pas seulement de la meilleure façon qui soit, à charge pour ceux qui habitent sous le même toit, de « faire avec ». Tâche importante pour les parents, d’assumer leurs enfants tels qu’ils sont et pas seulement tels qu’ils les voudraient. Un thème qui n’avait pas de raison d’être dans les discours du Roi Baudouin, certes, mais qu’Albert n’avait pas intégré dans ses prises de parole, à l’occasion du passage à l’an neuf. Philippe et Mathilde innovent.

C’est en effet une singularité de notre famille royale actuelle : une vie de famille nombreuse qui comporte ses aléas, ses moments de tensions sans doute, de séparations aussi (les enfants suivent leur scolarité dans des établissements différents), et les occasions de retrouvailles que constituent les repas notamment. On doit y voir une proximité de fonctionnement avec un grand nombre de familles à travers le royaume de Belgique. C’est d’eux que le couple royal choisit de se rendre proche en ce soir de Noël.

Et il poursuit en évoquant « ces moments aussi où ils peuvent se rendre compte que nous, parents, et tous ceux qui œuvrent pour leur éducation, sommes également vulnérables. »

Un roi plus proche de la population qu’on ne le pense…

Décidément, les politologues et les journalistes n’ont pas perçu la simplicité avec laquelle notre Roi a osé évoquer très modestement ce qui fait le quotidien de beaucoup de ses sujets : la difficulté d’être parents. Sans doute lui était-ce inapproprié tout autant que délicat de se dire proche des gilets jaunes, par exemple… d’autant que cette expression aurait sans doute été jugée politiquement trop engagée… mais c’est par un biais très commun, mais très juste que les souverains expriment une proximité réelle avec la population confrontée à la difficulté du quotidien.

Nous sommes une famille comme beaucoup d’autres, en Belgique, semble-t-il leur dire, confrontée à des challenges relationnels pas gagnés à l’avance. Mais ces difficultés ne doivent pas nous faire perdre de vue que nos choix, quand ils sont responsables et généreux, permettent d’éduquer nos enfants et de leurs faire comprendre « que notre force intérieure se construit en surmontant les difficultés et non en s’y enfermant ou en les évitant. »

Voilà, c’est dit, c’est discret, le propos ne s’est pas appesanti… et le Roi de revenir à la dimension politique du moment en rebondissant sur la notion de responsabilités.

Pourtant au moment de la chute, lors de ce dernier paragraphe qui peut laisser chacun sur un sentiment… et nourrir la réflexion, le Roi Philippe ose une citation : « "Donnez-moi un point fixe et un levier et je soulèverai la Terre ", disait Archimède. Habiter pleinement notre temps, cultiver une force intérieure qui nous ouvre aux autres, ce sont ces points fixes et ces leviers qui peuvent nous faire soulever des montagnes. »

Ce dernier paragraphe peut clôturer chacun des propos développés dans le discours. Tout autant la période mouvementée au niveau politique, que ces questions sociales soulevées par les tensions que nous connaissons aujourd’hui.

Couples et Familles pense pouvoir aussi mettre ce paragraphe de sortie en lien avec les propos tenus par le couple royal concernant les rapports vrais à sauvegarder dans notre quotidien familial.

Arrêter de courir comme des fous, comme nous le faisons tous sans doute trop souvent. « Habiter pleinement notre temps pour cultiver une force intérieure qui nous ouvre aux autres. » Un vrai message aux familles, en fait, par un couple royal sans doute très investi dans sa fonction protocolaire, mais aussi très mobilisé sur ces questions relationnelles plus intimes au sein du couple et de la famille. Une analyse associative qui vaut bien celle des politologues, non ? [2]

 

 

 

 

 


[1] Discours de S.M. le Roi - Noël et Nouvel An (24/12/2018). In : https://www.monarchie.be/
[2] Analyse rédigée par Michel Berhin.

 

 

 

 

 

 

 

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