Analyse 2019-14

De plus en plus d’agences de voyages proposent des séjours réservés aux adultes sans enfants. Quelques restaurants ont également déjà suscité la polémique en refusant des parents accompagnés de leur progéniture. En sélectionnant ainsi leur clientèle, les patrons d’hôtels ou de restaurants pensent attirer plus de couples, mais aussi des consommateurs à la recherche de calme et de tranquillité. Cette tendance a-t-elle de quoi choquer ?

Il n’est pas question ici de remettre en cause le besoin, pour les parents, de s’aménager des pauses sans enfants, de dîner aux chandelles ou encore de partir en vacances en amoureux. Se séparer de ses enfants n’est pas toujours facile mais s’avère souvent bénéfique. Inutile de culpabiliser, tant que la séparation est bien préparée [1]. Les couples sont même de plus en plus encouragés à laisser tomber leur casquette de parents, le temps d’une soirée ou d’un week-end, pour se consacrer uniquement à leur vie sentimentale et intime [2]. Pour autant, faut-il interdire certains lieux, hôtels ou restaurants aux enfants ?

« Adult only » : pourquoi ?

Des offres « adult only » (c’est-à-dire « réservées aux adultes ») fleurissent particulièrement en période de vacances ou dans des lieux touristiques, comme à la côte, dans des campings voire dans les compagnies aériennes [3]. En France, il y a quelques années, une grande surface a même affiché un écriteau « Interdit aux mineurs non accompagnés et aux animaux » à l’entrée du magasin. Une formulation qui pose question… Le cas échéant, l’interdiction visait probablement à prévenir une certaine forme de délinquance [4]. On est tout de même en droit de s’interroger sur l’adéquation de la mesure par rapport au but recherché. Quant aux restrictions d’âge dans le secteur de l’Horeca, comment les expliquer ?

Des escaliers raides, un plan d’évacuation incendie complexe, une piscine aux alentours non sécurisés… Parfois, la décision d’interdire son établissement aux enfants est motivée par des raisons de sécurité. Cette justification semble toutefois un peu faiblarde : exiger que les enfants soient accompagnés d’un adulte responsable pourrait suffire. Autre explication : certains de ces espaces « adult only » sont synonymes de libertinage, nudisme ou encore échangisme. Évidemment, dans ce cas, la bienséance requiert une clientèle triée sur le volet, l’âge pouvant être un critère rédhibitoire. Mais ces cas de figures restent rares. La plupart du temps, l’argument des restaurants et des hôtels qui se montrent sélectifs repose sur la nature de leur public, qui « ne vient pas dans un lieu public festif et payant pour être embarrassé(…) par les enfants des autres » [5]. C’est donc la peur de voir sa tranquillité dérangée qui créée une demande pour de tels séjours, bien à l’écart des pleurs, des cris et autres « nuisances » provoquées par les enfants. Certains complexes hôteliers réservent alors une de leurs ailes aux familles, mais ce n’est pas le cas partout. La mesure est parfois plus stricte : aucun enfant n’est admis. À côté de cela, il s’agit parfois d’une question d’espace : un enfant, en particulier lorsqu’il est installé dans une poussette, occupe la place d’un client alors que bien souvent, il ne consomme rien. Au nom de la rentabilité de leur établissement, certains tenanciers refusent donc les enfants [6].

Une sorte de discrimination

Force est de constater qu’interdire certains lieux à des enfants du simple fait qu’ils sont des enfants ressemble à une mesure discriminatoire. En Belgique, l’âge est en tout cas reconnu officiellement comme un critère de discrimination [7]. Certes, le « jeunisme » ou l’« âgisme » sont surtout dénoncés dans le contexte d’un recrutement ou de la souscription à une assurance, et ne touchent pas vraiment les enfants en bas âge. Il n’empêche, pourquoi le phénomène « adult only » ne pourrait pas lui aussi être taxé de discrimination ? Si l’on transposait la situation à des cas de discrimination beaucoup moins « politiquement corrects », comme le refus d’accepter dans son restaurant une personne sur base de sa religion ou de sa prétendue origine, cela apparaîtrait directement comme inacceptable. À Paris, un restaurant réputé a d’ailleurs commis cet impair – ce délit, même – et l’inspection du travail en a été alertée [8].

Mais, pour peu qu’ils soient prévenus à l’avance, les parents vivent rarement le refus des enfants dans un établissement comme une discrimination en tant que telle. L’offre Horeca étant large et diversifiée, ils peuvent trouver de nombreux autres endroits en mesure de les recevoir avec leurs rejetons. Il faut toutefois veiller à ce que la tendance « adult only » reste une exception.

Un « problème de civisme et d’éducation » ?

Les restaurateurs et autres professionnels de l’Horeca qui en sont arrivés à une interdiction formelle des enfants dans leur établissement ont sans doute subi de mauvaises expériences : pieds sur les banquettes, marqueurs sur les nappes, cris indomptables… [9] Dans pareilles circonstances, il est évident qu’une réaction s’impose. Mais faut-il stigmatiser les enfants pour autant ? Ou est-ce aux parents d’assumer leurs responsabilités ? Sont-ils eux-mêmes mal éduqués, puisqu’ils autorisent leurs enfants à adopter de tels comportements ? C’est en tout cas ce que suggèrent certains [10].

Pour Couples et Familles, tomber dans le cliché du parent démissionnaire ou laxiste serait trop réducteur. Certains parents se laissent totalement dépasser par l’énergie, voire l’hyperactivité, de leurs enfants. Il n’est pas nécessairement question de négligence parentale. En revanche, il s’agit peut-être d’un manque de bons sens : le restaurant est-il un lieu adéquat pour un enfant ? Il n’est pas naturel pour un petit de rester immobile pendant longtemps. Les parents doivent pouvoir trouver un équilibre entre leurs envies et celles de leurs enfants [11]. Certains restaurants se sont adaptés aux besoins des plus jeunes : menu « enfant », possibilité d’ajouter une chaise haute à la tablée, mise à disposition de jeux et de crayons de couleur. Sans doute est-il préférable pour les parents d’enfants en bas âge de se diriger vers ces établissements.

D’un autre côté, les familles ne doivent pas s’empêcher de fréquenter des lieux publics, non seulement car elles n’en ont pas toujours le choix, mais aussi parce que c’est le contact avec l’autre, avec la société, qui rend possible et concrète l’éducation des enfants. Une crise au restaurant peut justement être l’occasion d’une leçon de « bonnes manières ». Mais ne pas accepter les enfants dans un établissement, n’est-ce pas leur donner un exemple de société discriminante et non inclusive ? Celles et ceux qui regrettent le manque de civisme des enfants chahuteurs ne devraient-ils pas d’abord revoir leur propre manière de « vivre ensemble » ?

Vivre ensemble

Le phénomène « enfants non admis » n’est pas sans rappeler la propension générale à l’irritation, dès que l’on est un tant soit peu dérangé. Au Pays-Bas, une plaine de jeux a récemment été fermée en raison des nuisances sonores qu’elle occasionnait. La limite de décibels autorisée a été franchie [12]. Respecter la tranquillité de chacun fait partie du « vivre ensemble », mais n’y a-t-il tout de même pas une place à réserver à la tolérance ?

Lorsqu’on se rend au restaurant ou qu’on réserve des vacances à l’hôtel, on cherche bien souvent à se créer un petit espace privé au sein d’un lieu fréquenté. Pas étonnant, dès lors, qu’un cri ou qu’un rire nous arrache à l’illusion d’intimité que l’on s’est construite. Cela peut d’ailleurs arriver aussi dans les établissements « adult only », où les groupes d’amis, qui ne manquent pas d’entrain, sont souvent présents en nombre.

Après tout, est-ce que « avoir la paix » est un droit absolu ? Le droit des enfants à s’amuser ou à exprimer leurs émotions est-il inférieur à notre désir de tranquillité ? Un enfant qui rit ou qui pleure, est-ce si intolérable ? N’est-ce pas à nous, adultes, de devenir tolérants envers les enfants, que ce soit les nôtres ou ceux des autres ? S’ils ont moins de « filtres » que les adultes, est-ce si grave ? Si cela nous dérange tant, c’est sans doute parce que, comme le dénonce une maman blogueuse, « dans notre société, la vie doit de plus en plus être maîtrisée » [13]. Les enfants font partie intégrante de notre quotidien, de la société. Accepter leurs manières de s’exprimer – leurs différences, en quelque sorte –, c’est aussi apprendre à « vivre ensemble » [14].

 

 

 

 

 

 

[1] SULTAN-R'BIBO Y., « Des vacances sans enfant ? Mais si c’est possible », 27/06/2016 : https://www.lemonde.fr/ (consulté le 11/07/2019).
[2] À titre d’exemple, ces deux sites insistent sur la nécessité de ne pas s’oublier en tant que couple une fois parents : https://naitreetgrandir.com/ et https://www.laligue.be/ (consultés le 12/07/2019).
[3] De nombreux articles sont consacrés à cette réalité : FRESLON M.-A., « Vacances au calme : ces hôtels et campings interdits aux enfants », 21/07/2017 : https://www.planet.fr/ ; IBRAHEEM H., « This airline has just introduced child-free zones on its flights. Necessary or nonsense? », 07/10/2016 : https://www.goodhousekeeping.com/ ; SAMYN B., « Enfants NON ADMIS dans ce restaurant de la Côte : le gérant s'explique », 18/10/2018 : https://www.rtl.be/ (consultés le 11/07/2019).
[4] ROSENCZVEIG J.-P., « Interdit aux enfants et aux animaux… », 11/12/2006 : https://www.lemonde.fr/ (consulté le 11/07/2019).
[5] SISTACH D., « "Interdit aux enfants et aux chiens". Le silence des discriminations infantiles », Champ social, 34, 2011/01, p. 50 : https://www.cairn.info/ (consulté le 11/07/2019).
[6] « Un restaurant interdit aux enfants dans des poussettes », 13/09/2013 : https://www.lalibre.be/ (consulté 12/07/2019).
[7] « Critères de discrimination. Âge » : https://www.unia.be/ (consulté le 15/07/2019).
[8] PERROTIN D., « À Paris, le resto des stars ne veut ni Arabes ni femmes voilées », 17/05/2018 : https://www.buzzfeed.com/ (consulté le 11/07/2019).
[9] SAMYN B., op. cit.
[10] « Un restaurant interdit aux enfants dans des poussettes », op. cit. ; « Resto interdit aux enfants de moins de 4 ans : "Un problème de civisme et d’éducation" », 21/09/2017 : https://www.lavenir.net/ (consulté le 12/07/2019).
[11] REVELLO S., « Mon enfant est-il de trop au restaurant ? », 24/09/2017 : https://www.letemps.ch/ (consulté le 11/07/2019).
[12] « Jugés trop bruyants, les enfants d’une école primaire privés définitivement de cour de récré », 11/07/2019 : https://parismatch.be/ (consulté le 12/07/2019).
[13] « Je n'arrive pas à comprendre cette nouvelle tendance des endroits interdits aux enfants », 15/10/2018 : https://www.huffingtonpost.fr/ (consulté le 11/07/2019).
[14] Analyse rédigée par Sigrid Vannuffel.




 

 

 

 

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