Analyse 2020-03

La notion de consentement a été évoquée plus d’une fois avec ce qu’on pourrait appeler l’effet Weinstein1. Le nombre de #MeToo, moi aussi, a explosé sur les réseaux sociaux et le phénomène est devenu mondial au point que l’on parle de « vague ».

Maintenant que l’engouement est retombé, peut-on dire que des changements sont entrés en vigueur ? Le sujet entre à nouveau dans nos débats suite à la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes et au nouveau hashtag qui s’en suit : #NotAllMen. Autrement dit, « tous les hommes ne sont pas comme ça ». Parmi ces hommes, certains se justifient, d’autres disqualifient sans vergogne les mouvements féministes2.

Le consentement avant et pendant #MeToo

« Si le consentement est crucial dans une relation, le terme évoque aussi une sexualité féminine entravée, qui "consent" sans désirer », rappelle l’asbl Vie Féminine dans le magazine Axelle3. Consentir, c’est être d’accord. Mais dans la sphère intime de la sexualité, il serait sage d’ajouter qu’il s’agit d’un accord enthousiaste. Accepter d’avoir une relation sous la contrainte, ce n’est pas être consentant. Être marié ne veut pas dire que la partenaire sera systématiquement d’accord, elle a pleinement le droit de refuser d’avoir un rapport sexuel avec son mari. Beaucoup de femmes se sentent malgré tout obligées et se retrouvent dans des situations pénibles voire pires encore. Reconnaître ensuite qu’il s’agit d’un viol est encore une autre paire de manches. Expliquer que ce n’est pas parce qu’on est en couple que tout est permis peut paraître évident pour certains, mais pas pour tous. C’est pourquoi il faut continuer d’en parler. Une grande part de notre culture nous inculque que le rôle principal de la femme est de satisfaire le désir de l’homme, mis en position de supériorité. Dire « non », résister aux avances insistantes, et parfois même faire face aux chantages, devient délicat. C’est que les femmes, en position de faiblesse, souvent victimes, en arrivent à culpabiliser.

Aux niveaux légal et judiciaire, les affaires d’agression sexuelle n’étaient pas traitées de manière adaptée. Les victimes ne disposaient pas d’un accueil adéquat, étant donné que tous les professionnels ne sont pas forcément formés pour y être spécialement attentifs. De plus, prouver l’absence de consentement relève d’un challenge éprouvant. Ce n’est pas tout : aux États-Unis, la notion de « consentement » de la victime est fréquemment utilisée pour innocenter les coupables, autrement dit, les violeurs. Les actes comme la violence, la menace, la surprise, etc. sont amoindris face au consentement. Ce dernier est-il plus ou moins explicite ? À quel degré exactement ? Pour couronner le tout, les victimes sont implicitement obligées de prouver qu’elles se sont débattues, de montrer les traces de coups et blessures, bref, d’exhiber la preuve qu’elles ont véritablement tenté de refuser le rapport. Il y alors de « bonnes » et de « mauvaises » victimes, selon le degré de véhémence avec lequel elles se sont défendues. C’est inconcevable mais aussi inapproprié, d’autant que l’on connaît par exemple le phénomène de tétanie, récurrent dans des situations traumatisantes telles que les tentatives de viols, où la personne se retrouve figée, incapable de bouger. Sans compter que régulièrement, des substances telles que l’alcool ou différentes drogues qui altèrent le jugement (il existe d’ailleurs le GHB, nommé la drogue du viol4) sont utilisées par l’agresseur. Et bien sûr, lorsqu’une personne se trouve dans un état de conscience altéré, son éventuel consentement ne peut être validé. Il est essentiel de rajouter que le consentement peut être réitéré, et qu’on peut évidemment changer d’avis. Pourtant, ces critères ne sont que trop rarement pris en compte. En somme, la victime peut se voir reprocher d’avoir implicitement consenti, peu importe le contexte, son état physique et/ou émotionnel.

« Conclure dès le premier soir, c’est trop tôt », « Nous avons passé la soirée ensemble, si je refuse, je vais passer pour une allumeuse », etc. C’est ce qu’on appelle la sanction morale, et bien souvent, les femmes se l’infligent elles-mêmes, en réponse à des normes. Des règles véhiculées par la société qu’elles n’osent pas toujours remettre en question. Mais finalement, cette norme, c’est quoi ? Qu’est-ce qu’on attend exactement des femmes ? La gent féminine se fait-elle souffrir à vouloir respecter ces règles, à seule fin de préserver son image face aux autres, de correspondre à ce qui est attendu ? Dans tout cela, certaines perdent de vue leurs propres désirs. Devoir absolument dire « oui » ou « non » engendre des pressions et, encore une fois, les femmes sont dans une situation d’inégalité et de soumission face aux hommes, lesquels, selon le modèle en vigueur, doivent faire le premier pas et conquérir.

Après #MeToo

On en a parlé, parlé et encore parlé. Mais ce qu’il s’est passé en 2017 n’était pas une libération de la parole, les femmes ont raconté ce qu’elles vivent depuis toujours. Ce qu’il s’est passé en 2017, c’est la libération de l’écoute, et c’est une excellente chose. Cependant, il arrive que certaines personnes s’en montrent blasées. « Il vous faut quoi, un contrat signé en trois exemplaires ? » C’est la rengaine que ceux et celles qui évoquent le sujet du consentement entendent bien souvent5. L’ironie, c’est que le consentement a véritablement pris cette forme à l’autre bout du monde. Dans les universités américaines, une application nommée Yes to sex, permet d’enregistrer l’accord de chaque personne concernée avant un rapport sexuel6. Pourtant, cette idée de cadrer nos relations est vue d’un mauvais œil : pour certains, cela tue le romantisme et la spontanéité. Est-ce utile de rappeler que l’argument de « la mort du romantisme » ne date pas d’aujourd’hui ? Cela a en effet déjà été dit dans le cadre de l’apparition des sites de rencontres sur internet, du divorce, de l’usage du préservatif, du mariage pour tous, etc. Le changement fait peur. L’émancipation des femmes aussi, visiblement. Pourquoi est-ce que parler de consentement renvoie directement à cette image stricte du contrat ? Ce n’est pas un souci de manque de communication, ce n’est pas comme si les hommes ne comprenaient pas les réticences des femmes. Le problème, c’est qu’on ne se préoccupe pas de l’intégrité sexuelle des femmes. Et même si nous imaginions organiser concrètement un système de contrat, cela ne résoudrait pas le problème de la zone grise. Cette zone, considérée comme floue, est celle où un doute subsiste : y-a-t-il consentement ou pas ? D’aucuns diront que cette zone n’existe pas, qu’elle ne devrait pas exister, qu’à partir du moment où nous ne sommes pas certains d’avoir l’accord de notre partenaire, nous devons nous arrêter. C’est la logique du « il vaut mieux prévenir que guérir » en somme. S’assurer du consentement de l’autre ne coûte pas grand-chose, alors qu’une agression est susceptible d’engendrer de nombreux dégâts.

Environ un an après la vague #MeToo, des lois se sont vues modifiées ou même créées. La Suède a fait parler d’elle en adoptant une loi sur le consentement sexuel, entrée en vigueur7. Cette dernière considère comme viol tout acte sexuel sans accord explicite, même en l’absence de menace et de violence. On peut donc constater que la définition du mot viol s’est élargie. En effet, auparavant, pour que le fait soit perçu comme tel, il devait être accompagné de violence. L’Espagne imitera la Suède peu de temps après. Le Royaume-Uni veut aller encore plus loin : enseigner le consentement sexuel dès la maternelle. Cette approche présente des points communs avec l’ÉVRAS (éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle) en Belgique. Dès quatre ans, les enfants vont recevoir des cours. Il ne s’agit pas d’enseigner aux filles comment se défendre mais bien d’informer les garçons afin qu’ils n’adoptent pas de comportements violents.

Le consentement qui est bafoué dans la culture populaire, cela ne date pas d’hier. Aujourd’hui, certaines séries ou films – ils sont encore rares – montrent l’importance de la culture du consentement et donnent de beaux exemples (la série Girls a dénoncé la culture du viol dans un de ses épisodes, Sex Education aborde de nombreux thèmes, dont le consentement, etc.). Ce n’est pas le cas pour tous les médias. Pour citer une référence connue de tous (ou presque) la fameuse série événement Game Of Thrones a parfois dérangé pour ses scènes concernant le consentement8. C’est pourquoi il est important d’en parler et d’apprendre à pouvoir mettre des mots sur ces thématiques.

Le constat le plus flagrant suite à la déferlante #MeToo, c’est le manque d’information concernant le consentement sexuel. À cela s’ajoutent les stéréotypes de genre et les clichés censés expliquer comment se passe une relation sexuelle. Des campagnes sont donc mises en place. Nous pouvons par exemple citer celle des FPS (Femmes prévoyantes socialistes)9. Plus récemment, en 2019, un nouvel hashtag fait son apparition : #AhOuiOui dont les affiches sont principalement visibles au sein de Bruxelles10.

Suite à ces constats et aux campagnes qui en découlent, peut-on parler d’une révolution sexuelle ? Selon la journaliste américaine Susan Faludi, qui a remporté le prix Pulitzer en 1991, chaque avancée féministe est suivie d’un backlash, d’un retour de bâton11. C’est ce qu’on a pu constater avec la comparaison au contrat et à la soi-disant mort du romantisme suite à #Metoo. Suite aux plaintes au #BalanceTonPorc, certains font remarquer qu’il pourrait aussi bien s’agir de dénonciations sans fondement. Cette vague n’encouragerait-elle pas un système de délation ? Les débats sont ouverts et, bientôt, le phénomène perd en intensité.

Voilà : toutes les femmes se sont exprimées, maintenant, c’est de l’histoire ancienne ! Vraiment ? Comment peut-on avoir la garantie que toutes les femmes ont été entendues ? Pourquoi ne parle-t-on pas de celles qui ont perdu leur emploi après avoir dénoncé leur agresseur ? L’objectif principal était pour les femmes d’être entendues, mais ce qui en découle, c’est la remise en question des hommes se sentant concernés. Ou, au moins, la prise de conscience de leurs privilèges. Ce qui peut paraître étonnant, c’est que nous ayons eu besoin d’un soulèvement médiatique de grande ampleur pour susciter la réflexion. La mise en infériorité des femmes devait-elle à ce point paraître naturelle, dans l’ordre des choses ? Quoi qu’il en soit, certains hommes sont maintenant comme en perte de repères, désarçonnés : comment aborder une femme sans devenir un potentiel agresseur ? Certains ont même pensé que vivre en tant qu’homme après #MeToo, c’était renoncer à leur virilité12. Ce n’est pourtant pas la question. Ce dont la société a besoin, c’est d’accorder une place au respect de l’autre.

Par la suite, un nouvel hashtag voit le jour : #FemmeAprèsMeToo. Les femmes expriment leur frustration, les choses n’ont pas changé comme elles l’espéraient. Il faut croire que notre société patriarcale ne changera jamais ! Pourtant, la volonté de mettre un stop aux frontières entre les hommes et les femmes est bien là. Une piste dans le domaine de l’éducation serait d’apprendre aux petits garçons les notions de base du consentement, certes, mais aussi qu’ils ont le droit d’exprimer leurs émotions, le droit de pleurer ou d’avoir peur. En somme, qu’ils ne sont pas obligés d’être des machos purs et durs et que l’épanouissement en tant qu’homme s’obtient de nombreuses manières. Une évolution se fait jour, selon des études, mais ce n’est pas encore suffisant si on en croit les chiffres : un quart des jeunes hommes seulement aurait évolué sur la question de la place des femmes et du consentement13. Un point intéressant à faire remarquer, c’est que cette remise en question s’est étendue à d’autres problématiques, telles que les LGBTphobies, car les enjeux liés aux genres se manifestent également dans ce domaine. Nous ne pouvons certes pas encore parler d’une nouvelle révolution sexuelle, les changements ne sont pas encore suffisamment significatifs. Cependant, nous pouvons saluer l’évolution des mentalités qui est en marche, lentement, mais sûrement14.

 

 

 

 


 

1. Le célèbre producteur de cinéma accusé de faits avérés de harcèlement et d’agressions sexuelles.
2. SEMAH H., « #NotAllMen #OnNePeutPlusRienDire : mais pourquoi donc certains hommes n’encaissent-ils pas le féminisme ? », 08/12/19 : https://www.rtbf.be/ (consulté le 09/12/19).
3. LAURENT V., « Quand dire NON devient "délicat" », Axelle, juillet-août 2017.
4. SCHMITZ Br., « Drogue du viol : le témoignage d'une étudiante de 19 ans, "c'est plus fréquent qu'on le croit" », 18/04/18 : https://www.rtbf.be/ (consulté le 04/11/19).
5. « Le consentement après #MeToo », Dossier Justice pour toutes !, À Babord !, avril/mai 2018 : https://www.ababord.org/ (consulté le 04/11/19).
6. « Dans les universités américaines : le consentement affirmatif contre le viol dans les campus », Les Inrockuptibles, 2016 : https://www.lesinrocks.com/ (consulté le 04/11/19).
7. « Suède : entrée en vigueur d'une loi sur le consentement sexuel », 01/07/18 : https://www.rtbf.be/ (consulté le 04/11/19).
8. GRAND D’ESNON P., « Après #metoo, une nouvelle libération sexuelle ? », 15/06/18 : https://www.neonmag.fr/ (consulté le 04/11/19).
9. « Campagne 2018 : Consentement – La sexualité, ça passe d’abord par le respect » : https://www.planningsfps.be/ (consulté le 04/11/19).
10. Campagne #AhOuiOui par equal.brussels : http://consent.zerosexism.brussels/ (consulté le 04/11/19).
11. FALUDI S., Backlash, la guerre froide contre les femmes, 1991.
12. GAZALÉ O., Le mythe de la virilité, 2017.
13. LORRIAUX A., « #MeToo a déjà changé les perceptions et comportements des hommes », 07/11/18 : http://www.slate.fr/ (consulté le 05/11/19).
14. Analyse rédigée par Violette Soyez.

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