Analyse 2022-03

L’équation qui pose que faire des études mène à avoir un boulot intéressant et bien payé n’est pas (ou plus) vérifiée. C’est en effet ce que ressentent certains jeunes en voyant ce qu’il se passe dans leur entourage et dans les médias. Ils ne veulent pas exercer un « bullshit job », concept de David Graeber1, anthropologue et militant anarchiste américain, théoricien de la pensée libertaire qui dispose d’un franc parler que nous rapportons ci-après.

Un bullshit job, c’est quoi ?

Un bullshit job peut se traduire par un « job à la con ». Il s’agit de ces boulots qui consistent à accomplir des tâches inutiles et totalement dénuées de sens. Ce sont d’ailleurs des jobs qui, s'ils disparaissent, n’entraineraient aucun inconvénient pour leur secteur.

Certaines fonctions d’employés ou employées, même de cadres, relèvent plus de l’occupation que de la réelle valeur ajoutée. C’est en tout cas ce que ressentent les 37% à 40% des personnes interrogées dans le cadre d’une étude sur le sujet2 . Comme l’explique Graeber, « un job à la con est un job à la con parce que ceux qui l’exercent le disent eux-mêmes. »

Graeber cite 5 catégories de ce qu’il décrit crument de « job à la con »3 . D’abord, « les larbins » qui n’ont aucune idée de ce qu’ils sont censés faire. Ensuite, « les porte-flingues » qui exercent un métier dépourvu de toute valeur sociale positive. Puis, les « rafistoleurs » qui règlent des problèmes qui ne devraient pas exister ou qui produisent des tâches qui pourraient être automatisées. Enfin « les cocheurs de case » qui prétendent exercer une tâche ou qui en exécute une qui ne servira finalement pas à l’entreprise. Enfin, « les petits chefs » qui ne font qu’assigner des tâches, utiles ou non, aux employé.e.s.

Pour ces personnes, devoir se lever tôt le matin pour assurer une présence 8 heures par jour, afin d’exécuter un boulot sans intérêt représente subjectivement un gaspillage de temps. À terme, cela peut même avoir un impact sur leur santé mentale4 : risque de burn-out5 , bore-out6 , dépression. En effet, ce n’est pas motivant ni valorisant de faire un boulot dont on ne sait pas à quoi il sert et qui pose donc la question : « A quoi sert-on ? »

On pourrait croire que le progrès technologique aurait libéré les travailleurs de tâches répétitives et sans sens. En réalité, selon Graeber toujours, notre société moderne repose en grande partie sur l’aliénation de la majorité des employé.e.s de bureau. Iels sont amené.e.s à dédier leur vie à des tâches inutiles, sans réel intérêt et vides de sens. Le pire étant que ces personnes ont souvent pleinement conscience de la superficialité de leur contribution à la société. À tel point qu’elles ne savent parfois même pas décrire le contenu de leur travail.

Jobs à la con et jobs de merde, une différence

Prolongeant les réflexions de Graeber, il faut alors faire la distinction entre « les jobs à la con » et les jobs dits « de merde ». On l’a vu, les jobs à la con sont principalement des emplois salariés, parfois avec des titres de fonctions prestigieux comme l’affichent certains consultants ou auditeurs, par exemple.

Les jobs dits de merde, en revanche, selon lui, regroupent des emplois soit payés à l’heure soit précaires soit mal considérés soit mal payés ou tout cela à la fois. Ces professions sont pourtant indispensables. Ces boulots, qui demandent courage ou vocation, sont, par exemple, les éboueurs, le personnel enseignant, infirmier ou d’entretien. La notion de « boulot de merde » relève plutôt d’une vision sociétale (vus comme des boulots pénibles) mais pas nécessairement subjective. On peut exercer le job d’éboueur et trouver, à juste titre, du sens dans son travail. Ce ne sont pas des bullshit jobs selon Graeber.

Ce qu’il faut souligner néanmoins c’est que les bullshit jobs ou les jobs de merde peuvent être exercés soit à l’issue d’un parcours d’études soit, justement, faute d’avoir fait des études.

Pour l’auteur, l’équation qui voudrait que faire des études mène à un travail intéressant et bien rémunéré, est, au vu de l'existence de ces deux catégories de boulot, totalement infondée.

Avoir du travail ou avoir un travail que l’on aime : un dilemme

Les travailleurs et travailleuses amené.e.s à exercer un boulot dénué de sens « tiennent le coup » jusqu'à un certain point, parce que, dans notre système, le travail est vu comme une fin en soi. Il « faut » avoir du boulot car au sein de notre société occidentale, la valeur de l’individu est liée à celle du travail.

Pour beaucoup de personnes, et donc aussi de parents, la priorité est donc mise sur le fait d’avoir un boulot tout court plutôt que d’avoir un boulot réellement utile ou intéressant pour la société et pour son propre développement personnel. D’ailleurs, une des premières questions posées lorsque deux personnes inconnues se rencontrent est celle de savoir ce que fait l’autre comme travail et pas tellement de savoir si elle en est heureuse ou si elle se sent utile dans son job.

Alors, comment survivre à un tel boulot inutile ? Selon Graeber, la solution individuelle, et si possible temporaire, consisterait à se trouver une occupation qui a du sens, et ce pendant sa journée de travail. Cela permet de tenir. Ainsi, rédiger des textes bénévolement pour une association, en toute discrétion, entre deux tâches de gratte-papier non urgentes, peut rendre la journée moins déprimante.

D’un point de vue macroéconomique, si l’on veut élever le niveau général de compétences et d’intelligence des personnes actives, il faudrait supprimer ces jobs inutiles. La simplification administrative en cours dans la grande majorité de nos administrations et les efforts de réorganisation dans les entreprises privées vont probablement permettre d’identifier les ressources humaines gaspillées à des tâches en dessous de leurs capacités.

Mais, cela demande beaucoup d’introspection et de courage que de vouloir changer les choses dans son propre bullshit job si on en exerce un. Ce n’est d’ailleurs pas individuellement mais collectivement que les travailleurs et travailleuses concerné.e.s peuvent réfléchir à la manière de réformer cette organisation économique.

Un boulot sans sens, c’est une vie sans sens

Le raccourci est vite fait de dire que si ces boulots sont inutiles, la personne qui l’exerce l’est aussi et interchangeable facilement au point même que son absence ne se remarque pas. Difficile à vivre pour l’humain qui a besoin d’estime et d’accomplissement de soi7 .

Quelle aliénation que de devoir faire « semblant » de faire un travail utile mais surtout…d’être obligé de le faire et de faire croire que l’on est indispensable. Ces personnes en arrivent parfois à s’inventer du travail pour (mieux) occuper leur journée. L’employé.e va faire semblant de travailler pour justifier son existence alors qu’au fond, iel sait qu’iel ne sert à rien.

Pourquoi les bullshits jobs existent ?

L’explication de l’existence de tels boulots n’est pas qu’économique, mais morale et politique. D’après Graeber, la classe dirigeante a compris qu’une population heureuse, productive et jouissant de temps libre est un danger. Il dit aussi : « L’idée que le travail est une valeur morale en soi – à telle enseigne que quiconque refusant de se soumettre pendant le plus clair de son temps à une discipline de travail intense, quelle qu’elle soit, mériterait d’être privé de tout moyen d’existence – sert ses intérêts à la perfection ».

Selon Graeber, le but de notre système serait donc d’occuper la population. Car…laisser des personnes chez elles et entre elles, sans occupation, peut les amener à la réflexion. Et une population qui réfléchit, cela peut être dangereux pour l’équilibre du système. Selon cette vision, il vaut mieux avoir une population sous contrôle dans des bureaux, même s’ils ne font rien de leur journée.

Et les jeunes dans tout ça ?

Comment trouver le job de sa vie dans ce contexte ? La génération de jeunes qui arrive sur le marché du travail en 2020 fait partie, en réalité, de deux générations : la génération Y (personnes nées entre 1980 et 2000, génération surnommée aussi les milléniaux) et la génération Z, (personnes nées à partir de l’an 2000). Ces générations se caractérisent par une plus grande importance accordée au développement personnel, à l’épanouissement dans la vie privée en priorité par rapport à la vie professionnelle. Cela change la donne en matière de choix de boulot. Ils veulent un boulot qui a du sens. Finies les heures sup acceptées sans broncher comme le faisaient leurs parents !

D’ailleurs, en termes de modèles parentaux, que voient-ils ? Entre un père en burn-out, une mère dans un job peu valorisé, un parent licencié à 55 ans et l’autre surchargé de boulot, difficile de se dire que le travail est une fin heureuse en soi. De nos jours, pour beaucoup de personnes actives, traverser une période de burnout, de maladie professionnelle, de chômage ne sont plus des événements rares, comme cela l’était il y a 20 ou 30 ans. Cela ne fait pas très envie.

Un autre modèle à leur disposition est celui de personnes qui vivent une vie aisée, quasi sans se fatiguer et qui affichent leur réussite sur les réseaux sociaux. Ces vies aisées semblent à la portée de tout le monde, de personnes sans diplôme. Ces modèles se retrouvent notamment parmi les influenceurs8 des réseaux sociaux, les coach-conférenciers9 , les personnes à la tête d’un marketing de réseau10 . Sans parler des footballeurs… Pour les jeunes générations, ce ne sont donc pas vraiment des exemples de personnes qui travaillent pour gagner leur vie mais des preuves qu’il existe d’autres moyens de bien gagner sa vie ou d’avoir un job où on s’amuse, que l’on aime.

À l’opposé, ils voient aussi autour d’eux ou dans les médias, des jeunes qui, diplômés ou non, se lancent dans des projets de ferme bio, de gîte, de tour du monde…en mode minimaliste.

À leur disposition donc, une multitude de pistes pour “gagner sa vie” mais aussi vivre sa vie, selon le modèle que l’on se choisit, du plus minimaliste au plus consumériste, avec ou sans études.

Ces nouveaux modèles ouvrent le champ des possibles pour les jeunes au moment de choisir une orientation. Cette pléthore de choix peut d'ailleurs avoir un côté angoissant. On est loin du temps de leurs grands-parents où, comme homme, à peu de choses près, il fallait choisir entre médecin, notaire ou fermier, et comme femme entre institutrice, dactylo ou mère au foyer. Pour le jeune qui ne sait pas quoi faire, plein d’organismes peuvent les aider à trouver leur voie.

Vers moins de bullshit jobs

Aujourd’hui, on demande encore aux jeunes, directement après les études, de travailler directement. Prendre une année de césure, c’est mal vu. Tout comme démissionner, c’est mal perçu. En effet, la société au complet dévalorise ceux qui ne travaillent pas, parce que nous sommes dans une société où on doit avoir une utilité, et cette utilité se définit par le travail rétribué. Alors qu’on peut très bien être une personne de valeur sans travailler contre de l’argent. Pensons notamment aux nombreuses personnes qui s’investissent dans le volontariat ou la lutte.

C’est généralement la jeunesse qui remet en cause le système ambiant. Cela date déjà mais, en mai 1968 la jeunesse avait fait bouger quelques lignes. Plus récemment, les manifestations des jeunes pour le climat ont également éveillé les consciences. Les jeunes générations attendent que les politiques les écoutent. Les employeurs aussi vont finir par comprendre que pour attirer des talents, il va falloir proposer autre chose qu’un titre pompeux ou un salaire élevé mais un job où la personne se sente utile.

Il est clair qu’on ne devra pas attendre mai 2068 pour voir naître de nouvelles façons d’envisager le travail et donc les études. De fait, la transition est déjà en chemin : les différents confinements, l’expérience du télétravail, nouvelle pour certaines personnes et d’une nouvelle façon de concilier famille et boulot, de ralentir le rythme sont autant d’éléments qui ont entraîné de l’introspection chez les parents et les jeunes (et futur.e.s) travailleurs et travailleuses.

Ce contexte nouveau a généré dans l’esprit de millions de travailleurs et travailleuses cette question du sens de leur travail. Épinglons d’ailleurs une étude réalisée auprès de 3000 travailleurs et travailleurs belges qui montre que, suite au confinement, 50%11 des personnes sondées veulent changer d’emploi vers un boulot conciliant mieux vie professionnelle et perso mais aussi vers une profession moins…bullshit.

Pistes

Obtenir un job qui nous correspond demande une grande connaissance de soi. C’est pour cela que dès le plus jeune âge, tester un maximum d’expériences, participer à des stages ou des volontariats, s’engager dans des jobs étudiants ou des activités extra-scolaires peut être enrichissant.

À coup sûr, dans 10 ans, énormément de métiers actuels auront disparus. Il est dès lors important pour les écoles d’ouvrir aux métiers du futur, de trouver des solutions par la collaboration, de s’éveiller au monde, d’oser et de travailler avec passion, sens et non pas par obligation.

Inventer son métier est une solution innovante face aux bullshit jobs. Pour cela, il est nécessaire d’augmenter les aides au démarrage entrepreneurial. Pour l’instant, il existe très peu d’incubateurs12 en Fédération Wallonie-Bruxelles. Pourtant, développer les start-up, et ce déjà au sein des parcours scolaires peut être un réel tremplin pour les étudiant.e.s et futur.e.s travailleur.se.s .

On connaît les expériences de mini entreprises qui lancent déjà les étudiant.e.s dans des projets concrets mettant en scène, études de marché, recherche de clientèle, prototypage de produits, production et distribution, comptabilité. Il y a là de vraies mises en situation qui sont une école de la vie. S'y construisent non seulement un esprit d'entreprendre, mais également une ébauche de pratique commerciale où la collaboration peut l'emporter sur la concurrence. Une prospective qui, parce qu'elle se tient encore à la porte de la vie économique réelle, peut donner toute sa place à une recherche de sens. Sans doute est-ce ainsi que l'on peut efficacement travailler à un choix de société pour demain, moins bullshit; une société où les jobs à inventer peuvent être envisagés comme de vraies contributions à l'épanouissement individuel et collectif.13

  


 

1 Graeber, D. (2018). « Bullshit Jobs ». Paris : Les liens qui libèrent.

2 Lorenzo S. (2020) « Faites-vous un "bullshit job ? » Voici les cinq grands types de "boulots à la con" Consulté à l’adresse : https://www.huffingtonpost.fr/entry/faites-vous-un-bullshit-job-voici-les-cinq-grands-types-de-boulots-a-la-con_fr_5f4fa03cc5b6fea87463348f

3 Ibid.

4Wemanity. (2021). « Bullshit jobs : pourquoi sont-ils si néfastes pour notre santé mentale ? » Consulté à l’adresse : https://weblog.wemanity.com/fr/bullshit-jobs-pourquoi-sont-ils-si-nefastes-pour-notre-sante-mentale/

5Burn-out = État de fatigue intense et de grande détresse causé par le stress au travail.

6Bore-out = Syndrome d’épuisement professionnel causé par un ennui au travail.

7Ces besoins sont d’ailleurs identifiés par Maslow dans sa fameuse pyramide des besoins. La pyramide des besoins, dite pyramide de Maslow, est une représentation pyramidale de la hiérarchie des 5 besoins fondamentaux : les besoins physiologiques, les besoins de sécurité, les besoins d'appartenance et d'amour, les besoins d'estime et le besoin d'accomplissement de soi.

8Les influenceurs sont les stars du Web et des réseaux sociaux. Ils peuvent être youtubeurs, blogueurs ou encore instagrameurs, sont généralement spécialisés dans un domaine (ex : influenceurs gaming / influenceurs beauté / influenceur sport / influenceur mode homme / influenceur voyages.

9Tels que David Laroche ou Tony Robbins

10Le marketing de réseau ou marketing relationnel est une structure de vente dans laquelle les revendeurs (de produits ou services) parrainent de nouveaux vendeurs et sont rémunérés par une commission sur les ventes des recrues.

11Romero S. (2021). « L’envie de télétravail pousse les Belges à changer d'emploi ». Consulté à l’adresse : https://www.lecho.be/economie-politique/belgique/general/l-envie-de-teletravail-pousse-les-belges-a-changer-d-emploi/10308328.html

12Structure immobilière associée à une Université ou à une École qui accueille des spin-off universitaires ou des start-up innovantes mises sur pied à la suite d’études scientifiques.

13Article rédigé par Amandine Bernier et Christine Hélin

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